MINISTÈRE DE L'ECONOMIE, DES FINANCES ET DE L'INDUSTRIE

-  Secrétariat d'Etat à l'Industrie  -


Conseil général des Mines Conseil général des Technologies de l'Information

Version VF2.DOC)
RAPPORT

SUR LA FORMATION ENTREPRENEURIALE

DES INGENIEURS

Rapport à

Monsieur le Secrétaire d'Etat à l'Industrie

Jacques BERANGER

Directeur - Groupe des Ecoles des Télécommunications

Chargé de mission au CGTI

Robert CHABBAL

Chargé de mission au CGM

Fabrice DAMBRINE

Ingénieur en chef des Mines au CGM

- Octobre 1998 -


AVANT PROPOS

Former des ingénieurs à la création d'entreprises, ou plus généralement à la création d'activité ou à l'entrepreneuriat[1], peut, en première analyse, paraître singulier.

Tout d'abord, parce qu'il semble qu'on attende avant tout de l'ingénieur qu'il ait acquis un maximum de connaissances scientifiques et techniques qui lui permettront de maîtriser et de faire progresser les processus technologiques dont il sera chargé au long de sa carrière.

Dans l'esprit du grand public, le modèle de l'ingénieur reste aujourd'hui très largement celui de l'homme (ou de la femme) capable de dominer la science et la technique triomphantes pour dompter une nature hostile et assurer le progrès et le bonheur de l'humanité. C'est d'ailleurs à de nombreux égards ce modèle idéalisé qui a fait rêver des générations d'adolescents et qui a certainement suscité le plus de vocations d'ingénieurs.

Ce modèle idéalisé, c'est, en quelque sorte, l'ingénieur Cyrus Smith, mis en scène par Jules Verne dans son fameux roman, l'Ile mystérieuse : échoué sur une île déserte du Pacifique, dénué de tout, l'ingénieur Smith, armé de sa seule intelligence et de ses seules connaissances, réussit à fabriquer à partir de rien tout un ensemble de produits et de machines qui permettront à ses infortunés compagnons de retrouver le confort perdu de la civilisation.

Ensuite, parce qu'on a oublié que le XIXème siècle et le début du XXème avaient généré leur lot d'ingénieurs entrepreneurs, et qu'on estime trop souvent aujourd'hui, dans notre époque marquée par une spécialisation croissante des métiers et des tâches, que la fonction entrepreneuriale serait normalement dévolue au commerçant, voire à l'autodidacte mais pas à l'ingénieur. Celui-ci, classé à tort ou à raison parmi les aristocrates du savoir, exercerait normalement ses talents et sa créativité dans une entreprise existante, généralement de grande dimension...

Enfin, parce qu'il se dit que la création d'entreprise (et plus généralement l'innovation) est un art relevant de qualités innées et qui donc ne s'enseigne pas. Comme si c'était, de nos jours, la seule activité qui ne saurait bénéficier d'une formation.

Mais notre monde a changé : la prospérité économique n'est plus seulement fondée, comme aux temps des Trente Glorieuses, sur le développement de nouvelles techniques au sein de grandes entreprises assurées de leur pérennité au milieu de marchés stables et garantis.

Aujourd'hui, la réalité économique rejette cet ancien modèle aux évolutions lentes et tranquilles. Pour réussir, l'important aujourd'hui, c'est d'être capable d'anticiper les demandes de marchés volatils, et de construire des structures réactives et mobiles capables d'anticiper et de satisfaire les demandes des consommateurs.

Conséquence de cette mutation, il s'est établi un nouvel équilibre entre d'une part les Grandes entreprises (que leurs actionnaires poussent à une très forte rentabilité) et qui règnent sans partage dans certains secteurs et, d'autre part un tissu de très nombreuses petites entreprises, qui collent aux besoins de leurs consommateurs et se placent de manière interactive tout au long des chaînes de production. Elles doivent être capables de s'adapter en permanence, c'est-à-dire de naître, de se développer, de se restructurer ; beaucoup d'entre elles meurent mais c'est en fait une conséquence de l'intense vitalité de ce tissu. Le fait important, en ce qui concerne le problème traité, c'est qu'il est devenu indispensable de posséder un vivier de créateurs d'activités pour faire face à ce besoin de constante création d'entreprises, de produits et de services issus d'innovations souvent radicales..

Dans ce nouveau contexte, le métier de l'ingénieur change et se diversifie. S'il ne faut pas oublier que la formation des ingénieurs en fait, de façon privilégiée, les porteurs du progrès technique, il faut désormais considérer que leur talent va maintenant s'exercer dans des fonctions beaucoup plus variées. Nombre d'entre eux resteront cadres des grandes entreprises ; mais déjà une fraction importante fournit la base de la recherche industrielle (et même publique) ; et maintenant il faudra, beaucoup plus qu'auparavant, compter sur eux pour créer des entreprises (ou en tout cas des activités). A leur formation technique doit donc s'ajouter une culture d'innovation, d'esprit d'entreprendre et de réseaux.

Parmi les ingénieurs un grand nombre saura sans doute s'adapter « naturellement » à cette évolution. Mais pourquoi ne pas révéler à eux-mêmes des « ingénieurs nouveaux » et les former à l'entrepreneuriat au même titre qu'on lui enseigne les mathématiques ou la physique, ou qu'on a commencé de lui enseigner systématiquement les langues étrangères et l'économie quand l'économie s'est complexifiée et mondialisée.

Tous les ingénieurs ne seront évidemment pas conduits à devenir des entrepreneurs au sens premier de créateurs d'entreprises et, pourquoi pas, de bâtisseurs d'empires industriels, ce qui, dans ce cas, suppose sans doute des qualités particulières et des circonstances favorables.

Mais l'aspiration à le devenir doit être plus large et tous auront, à un moment ou à un autre de leur carrière, à créer des activités nouvelles. Leur montrer que c'est possible et souvent indispensable, que c'est toujours stimulant et enrichissant, leur donner les bases qui leur permettront de se lancer et d'éviter les premiers pièges, n'est-ce pas désormais un des fondements de la formation à donner à nos ingénieurs ?

Nos grandes écoles n'ont bien entendu pas attendu ce rapport pour faire évoluer leur enseignement dans ce sens, et nous avons au contraire découvert au cours de cette mission de nombreuses expériences particulièrement encourageantes. Il nous paraît cependant qu'il est devenu nécessaire de tirer les leçons de ces expériences , de les confronter, de mieux profiter des progrès accomplis à l'étranger, mais aussi de changer de rythme .

Tel est l'objet du présent rapport qui à partir de l'examen des formations actuelles dans les grandes écoles d'ingénieurs (et plus précisément dans celles qui sont rattachées au ministère chargé de l'industrie), et d'un aperçu sur ce qui se fait dans les autres grands pays industriels, se propose d'esquisser quelques pistes de réflexion sur la formation entrepreneuriale de nos ingénieurs et les moyens de la développer.

Formons le vœu que notre enseignement sache s'adapter à cette nouvelle exigence de l'économie. Puisse également ce rapport y contribuer, ne serait-ce qu'en attirant l'attention des décideurs de notre pays sur la nécessaire évolution de l'enseignement à donner à nos ingénieurs et à nos cadres.

Cependant, et pour conclure, il convient de rappeler que cette action de formation n'a de sens que si elle s'inscrit dans un plan d'ensemble, destiné à relancer en France la création d'entreprises et tout spécialement des entreprises fortement innovantes. Certes le manque d'entrepreneurs, et plus spécialement d'ingénieurs entrepreneurs, est l'un des goulot d'étranglement qui limite cette relance. Mais il en est d'autres, financiers, réglementaires, institutionnels qui doivent être identifiés puis éliminés. Dans la foulée de ce rapport, nous proposerons plus tard d'autres études qui pourraient étayer cette relance (cf. la fin du premier chapitre et les propositions du Chapitre 6).

*

* *

La mission qui nous a été confiée portait sur de nombreux aspects concernant les écoles d'ingénieurs et la création d'entreprises. Certains d'entre eux, faute de temps, n'ont pu être abordés ; d'autres n'ont pu faire l'objet de conclusions suffisamment précises et détaillées.

Notons en particulier les thèmes suivants :

- l'origine et les motivations des fondateurs et développeurs des entreprises de croissance ;

- des propositions concernant les critères de recrutement des élèves ;

- le lien entre la création d'entreprises et les activités de recherche ;

- les modalités du renforcement de l'impact d'une école sur son environnement économique et social ;

- la définition d'indicateurs d'évaluation des résultats obtenus (sujet il est vrai particulièrement difficile quel que soit l'enseignements concerné)

A la fin du chapitre 6 concernant nos propositions, nous donnons une liste de sujets qui mériteraient d'être approfondis comme suite à ce rapport.

*

* *

Avant de conclure nous souhaitons adresser nos remerciements à Messieurs David Chappaz, Didier Célisse, Bruno Havet et Benoît Robinet, élèves-ingénieurs de 3ème année à l'Ecole nationale supérieure des Télécommunications, pour l'assistance qu'ils nous ont apportée à l'occasion de cette mission.

Nous voudrions enfin exprimer notre gratitude à toutes les personnes que nous avons consultées pour l'élaboration de ce rapport et qui ont toutes eu l'amabilité, malgré un emploi du temps chargé, de prendre le temps de nous recevoir et d'évoquer avec nous les différents points développés dans ce rapport. Sans elles, sans leur expérience, sans leurs critiques et leurs conseils, ce rapport n'aurait pu voir le jour. Qu'elles en soient vivement et sincèrement remerciées.
 
 
Jacques BERANGER  Robert CHABBAL  Fabrice DAMBRINE 

Remarque

Un bref glossaire ( placé à la fin de ce rapport en Annexe 16) précise le sens que nous avons donné à des mots-clés tels que innovation, entrepreneur, entrepreneuriat, formation entrepreneuriale, incubateur, etc...

1.  LE CONTEXTE : UN MONDE EN MUTATION QUI IMPOSE DES EVOLUTIONS

1.1. Quelques chiffres pour introduire le problème

Tout ce qui se dit de pessimiste sur la création d'entreprise tendrait, en première analyse, à être infirmé par les enquêtes et les statistiques. En effet :

- d'une part, selon une enquête d'avril 1998 commandée par l'APCE[2], 1 200 000 Français auraient un projet précis de création d'entreprise et 600 000 auraient l'intention d'en créer une dans les 18 mois ;

- d'autre part, l'INSEE a recensé en 1997, 271 000 créations d'entreprises, dont 167 000 créations ex nihilo, 58 000 réactivations et 46 000 reprises d'entreprises existantes.

Ces chiffres, et notamment celui de 167 000 créations d'entreprises ex nihilo, peuvent paraître satisfaisants . Cependant

- Ils soulignent une très forte déperdition, le nombre de créations ex nihilo n'atteignant que 15% du nombre de projets ;

- De plus le nombre de créations d'entreprises est en diminution depuis 10 ans comme l'indique le tableau ci-après (source : APCE).

- Enfin ces chiffres recouvrent des situations très disparates puisque l'on comptabilise de le même manière, en les consolidant en un seul chiffre, l'entreprise unipersonnelle (où le créateur crée son propre emploi sans recourir à des salariés[3]) et d'autre part l'entreprise qui emploie du personnel, c'est-à-dire l'entreprise au sens commun du terme.

Ainsi les entreprises unipersonnelles, n'employant aucun salarié, représentent 75 % des créations, celles employant de 1 à 2 salariés 16 % et , à l'inverse, celles employant plus de 50 salariés moins de 0,2 %(il s'agit ici de reprises). Elles tendent au bout de peu d'années vers la structure du parc des entreprises (48% unipersonnelles, 45% de moins de 10 salariés, 6% entre 10 et 50 et 1% au dessus de 50.).

En outre, sur les 167 000 entreprises créées ex nihilo en 1997, 130 000 ont démarré avec moins de 36 000 francs de capital et 30 000 avec un capital moyen de 110 000 francs. Cela représente au total une injection de capitaux d'environ 7 milliards de francs (1,2 milliards USD) ; en comparaison, l'épargne de proximité[4] qui constitue une importante source de fonds pour la création d'entreprises aux Etats-Unis dépasse maintenant les 10 milliards USD chaque année.

Par ailleurs, d'après l'APCE, l'industrie n'a représenté que 5 % environ des créations d'entreprises en 1996 et la création d'entreprises liées à l'innovation, c'est-à-dire celles qui sont le plus source de création de richesses, n'aura vraisemblablement pas excédé 5 000 entreprises cette même année, ce qui reste très en deçà de ce que l'on pourrait légitimement espérer.

En outre, toujours selon les chiffres de l'APCE, la création d'entreprises de haute technologie est peu importante en France : environ 1 300 en 1996 (0,7 % du total des créations)[5].

Un autre élément défavorable doit également être signalé : nombre de brevets ne sont actuellement pas valorisés en France, faute d'intéresser de grandes structures ou de trouver un créateur pour les exploiter.

Par ailleurs, l'APCE rappelle que statistiquement aujourd'hui, seul un ingénieur sur 16 créera une entreprise au cours de sa carrière, ce qui, en tout état de cause, apparaît très en deçà de ce que l'on observe à l'étranger, même si l'on ne dispose pas de statistiques précises sur le sujet.

Ce problème dépasse d'ailleurs celui des ingénieurs et s'étend à l'ensemble des diplômés. Des études récentes[6] ont montré que la probabilité de créer une entreprise est divisée par 2 si l'on a acquis un diplôme d'enseignement supérieur ( à moins de 40 ans et par 1,5 au delà). Ce n'est plus le cas aux Etats-Unis où cette probabilité est exactement la même chez les diplômés et chez les non-diplômés[7].

Que les auto-didactes soient plus enclins que les autres à créer une entreprise est logique : ils n'ont rien à y perdre et tout à y gagner. Le problème est qu'ils ne sont pas a priori les mieux armés pour développer des entreprises innovantes de stature internationale, sources à terme de plus de richesses et de plus d'emplois...

On notera d'ailleurs à cet égard que le nombre de faillites est moins important dans les entreprises high tech, soit que le produit développé soit plus porteur, soit que le créateur ait été mieux formé pour se prémunir contre ce risque d'échec.

Attirer de plus en plus de diplômés dans la création d'entreprises ou d'activités high tech est donc pour les différentes raisons rapidement esquissées ci-dessus, plus que jamais d'actualité.

De cet ensemble de données, retenons en trois qui nous semblent particulièrement significatives pour la suite de ce rapport :

- Au plan des idées de projets et de la créativité, la situation n'est pas mauvaise ;

- Mais un nombre insuffisant de ces idées provient de la Recherche et/ou s'enracine dans une technologie bien différenciée ;

- Surtout, 85 % des entrepreneurs potentiels sont rebutés par des difficultés réelles ou supposées et leurs projets ne débouchent pas sur la création d'une entreprise.

En termes d'action, cela conduit notamment :

- d'une part à développer des structures d'incubation auprès des laboratoires ( ce point sera développé au chapitre 5);

- d'autre part, en ce qui concerne plus spécialement l'objet de ce rapport, à augmenter, par une sensibilisation, une formation entrepreneuriale et des moyens adéquats, la proportion des ingénieurs porteurs de projets qui deviendront créateurs d'entreprises.

1.2. De nouveaux besoins pour l'économie

1.2.1. Une organisation économique centrée sur les grands groupes qui a donné d'excellents résultats mais où apparaissent des signaux d'alerte

Depuis la révolution industrielle et surtout depuis les années qui ont suivi la première guerre mondiale, la richesse économique de notre pays a reposé avant tout sur la création de biens industriels et des services qui y étaient rattachés.

Le système français s'est bien organisé autour de ce schéma qui répondait d'ailleurs aux aspirations séculaires de la population :

- que ce soit dans son organisation économique (grandes entreprises[8] ayant généré un tissu de PME sous-traitantes, organisation taylorienne du travail pour la production d'objets en grandes séries), et sociale (droit du travail surtout adapté aux salariés des grandes entreprises),

- ou encore dans son système éducatif organisé autour de la formation d'employés et de cadres (notamment au sein des grandes écoles) pour les grandes entreprises.

Le résultat en est que l'industrie française peut afficher des résultats flatteurs dans de nombreux domaines : construction automobile, agro-alimentaire, matériels de transport, aéronautique, industries de l'énergie (pétrole, gaz, électricité, nucléaire), chimie et pharmacie, bâtiment et travaux publics, matériaux de construction, télécommunications, grande distribution, etc.

Toutefois, depuis la fin des années 1970, les bases qui assuraient la prospérité économique d'un pays depuis plus de 50 ans[9] sont en train de changer radicalement : cela, sous la double pression des évolutions technologiques et de la mondialisation de l'économie dont notre pays a finalement, volens nolens, suivi les règles du jeu .

Dès lors l'organisation de notre système économique, social, culturel et éducatif se voit confronté à de profondes mutations que notre pays doit prendre en compte pour garder son rang et le niveau de vie auquel prétendent ses habitants.

De nombreux signaux d'alerte apparaissent, parmi lesquels certains concernent plus spécialement l'objet de ce rapport.

A) Le principal signal pour un changement nécessaire a été certainement la crise de l'emploi et notamment la remise en cause du salariat à vie.

La question est trop débattue pour que nous tentions même de la résumer. Mais l'on s'accorde sur le fait que la solution de nos problèmes d'emploi ne réside pas seulement dans le retour, toujours hypothétique, d'une croissance durable qui soulagerait tous nos maux, mais qu'elle est surtout à rechercher dans la reconstruction d'un tissu économique dynamique, capable d'anticiper, de se régénérer et d'évoluer en permanence grâce à la qualification des hommes et à la réhabilitation d'un réel esprit d'entreprise au sens premier du terme .

B) La reconversion des régions touchées par les mutations industrielles (crise des houillères, de la sidérurgie, et, plus récemment, de la construction navale et des industries de l'armement, etc.) est un phénomène qui touche tous les pays industrialisés. Mais il semble que notre manque de culture entrepreneuriale en ait aggravé chez nous la difficulté.

C) Dans le schéma qui dominait encore en France il n y a pas si longtemps, les PME-PMI qui représentent pourtant une part très significative de la valeur ajoutée globale et de la création d'emplois, ne sont pas perçues par « l'élite » comme des entreprises à part entière, capables de définir leur stratégie et de prendre seules en main leur avenir, mais souvent plus comme des sous-traitants de grands groupes. Même si certains exemples fournissent une base à cette opinion, ce diagnostic est globalement faux et, en tout cas ne peut servir de base à notre politique. En fait il est maintenant largement admis que, dans le contexte actuel, un tissu de PME autonomes, innovantes, placées à tous les niveaux de la chaîne de production, constitue la base d'une économie durablement compétitive et créatrice d'emplois.

L'Etat, les banques, les établissements d'enseignement supérieur n'y ont pas prêté attention suffisamment tôt pour en tirer toutes les conséquences propres à fortement favoriser le développement des PME comme ont su le faire les Etats-Unis ou l'Allemagne. C'est en fait à l'échelon régional que se développent depuis plusieurs années des initiatives qui font rapidement évoluer la situation.

1.2.2. L'importance croissante de l'innovation de produits et de services

Sous la double pression de la concurrence et des progrès technologiques, les industries traditionnelles (y compris agricoles et agro-alimentaires) et certains secteurs de services, ont fait et continuent en permanence de faire des gains de productivité considérables qui se traduisent, au moins au premier degré, par une diminution de l'emploi[10].

Dès lors, la croissance économique porteuse d'emploi ne pourra plus être réellement tirée que par le développement de nouveaux produits et services, dont la caractéristique ne sera plus de répondre à un besoin « évident », mais qui devront être capables de se vendre dans un marché qui tend à se saturer en offre (et ceci d'ailleurs quel que soit le secteur)..

Le mot clé est alors celui d'innovation, c'est à dire du processus qui conduit d'une idée à la commercialisation réussie d'un nouveau produit ou service ; leur lancement s'inscrivant dans un mouvement « d'innovation de consommation ».

Dans cette dynamique les technologies de l'information et de la communication jouent un rôle considérable, trouvant notamment un énorme champ d'application dans des domaines tels que santé, éducation (et plus généralement formation), communication, loisirs, voyages, aide à la personne, etc.[11].C'est là que se situe principalement ce que certains nomment « l'innovation de consommation ».[12]

De même que la population agricole a été progressivement remplacée par une population industrielle, de même, c'est dans ces nouveaux secteurs qu'une large fraction de la population, naguère employée dans les secteurs traditionnels[13], devra désormais trouver son emploi ; ceci s'applique tout particulièrement aux ingénieurs formés par nos écoles.

1.2.3. Une nouvelle organisation économique

Les nouvelles technologies de l'information et de la communication, couplées à la mondialisation de l'économie, influencent également profondément et de plus en plus les modes de production des biens traditionnels et par voie de conséquences l'organisation des entreprises qui les fabriquent.

En réalité, le développement d'activités utilisant de plus en plus ces nouvelles technologies favorise la constitution de petites unités (entreprises) mobiles, adaptables, et organisées en réseaux, c'est-à-dire profondément différentes de l'organisation traditionnelle actuelle des grosses entreprises.

Première conséquence, l'économie fait de plus en plus appel au foisonnement de petites entreprises diverses qui se créent, se développent, se font absorber ou disparaissent sous la pression du marché. C'est dans ce sens, que l'on entend d'ailleurs dire que l'emploi nouveau repose et reposera de plus en plus sur les PME (au sens des petites structures mobiles et adaptables[14]). Encore faudra-t-il que ces TPE se créent et que les PME sachent croître[15].

Deuxième conséquence, à l'intérieur des grands groupes, se créent de plus en plus des divisions spécifiques dotées de missions précises, d'une forte autonomie et de moyens propres qui leur permettent d'évoluer plus rapidement.

Dans le même ordre d'idées et pour des raisons analogues, ces grandes entreprises sont conduites à créer de nouvelles filiales pour développer de nouveaux produits plus rapidement et de manière plus souple que dans leur cadre existant. Plus généralement, elles sont conduites à modifier leur organisation vers ce qu'on nomme les « entreprises-réseaux » .

Dans tous les cas, il faut y insister, ces entreprises (soit indépendantes, soit intégrées dans un groupe), interagiront très fortement grâce aux progrès des moyens d'information et de communication. C'est d'ailleurs cette capacité d'interaction qui préside à cette mutation organisationnelle et fait basculer le tissu industriel vers cette structure en réseau de PME.

On peut à cet égard prédire sans beaucoup de risque de se tromper que le salariat ira s'amenuisant au profit de la contractualisation avec de petites entreprises (...qui pourront à la limite se réduire à une personne) [16]. Cela sera d'ailleurs facilité par le fait que la production de ces nouveaux produits dépendra plus de l'intelligence et de l'innovation que du capital et sera donc plus à la portée de l'entrepreneur individuel.

Ainsi le développement de l'entrepreneuriat et de la création d'entreprises ne relèvent pas d'un effet de mode mais d'une véritable transformation de notre système économique (que certains rattachent d'ailleurs au démarrage d'un nouveau cycle longue durée). Croire et faire croire que l'ancienne organisation pourrait encore prévaloir risquerait non seulement de nous faire prendre encore plus de retard, mais plus encore de nous faire manquer lourdement une échéance stratégique[17].

1.3. Le goulot d'étranglement : les entrepreneurs (au sens de créateurs d'entreprises et plus généralement d'activités)

Créer et commercialiser de nouveaux produits et services, créer et faire croître de nouvelles entreprises constituent donc une des clés de notre avenir économique et social. Les facteurs limitants les plus souvent cités sont une certaine pénurie d'idées exploitables, le financement, et le manque d'entrepreneurs. Les chiffres cités en tête de ce chapitre semblent infirmer la première hypothèse (encore que la valorisation des idées issues de la recherche soit encore insuffisante) ; la situation s'améliore sur le deuxième front (encore que l'épargne de proximité soit encore loin d'être suffisamment mobilisée) ; reste celui de ces trois goulots d'étranglement qui s'avère le plus difficile à élargir : celui des entrepreneurs.

1.3.1. Un environnement qui n'encourage pas la création[18].

En France, celui qui crée sa propre entreprise est loin d'obtenir la considération sociale[19] de ceux qui deviennent fonctionnaires, se consacrent au service public ou encore exercent un métier intellectuel.

Notre pays valorise la réussite intellectuelle (encore plus si elle sanctionnée par un concours), mais n'a que peu de considération pour celui qui sort de ces « voies royales » pour tenter de créer par lui-même une activité nouvelle.

Il n'y a pour s'en convaincre qu'à poser la question suivante : « Quel métier voudriez-vous voir exercé par votre enfant : fonctionnaire, ingénieur, cadre dirigeant, professeur, avocat, médecin, ou entrepreneur[20] ? ». La réponse est évidemment connue[21] ; sans doute, d'une part, parce que dans notre inconscient collectif, l'entrepreneur d'une part n'a pas réellement l'occasion d'utiliser les qualités intellectuelles auxquelles nous sommes si attachés et que nous attribuons, à tort ou à raison, aux autres métiers précités, et d'autre part parce qu'il semble guidé par la recherche d'un profit personnel attitude toujours suspecte en France.

La conséquence de cet état d'esprit est une certaine réticence vis-à-vis de l'entrepreneuriat. On a tendance à considérer les entrepreneurs[22] comme des « gens un peu fous », c'est-à-dire qui sortent de la norme. Pourquoi en effet se lancer dans la création d'entreprise si on a suffisamment de qualités pour exercer un métier traditionnel, comme celui de cadre dans un grand groupe ? Serait-ce faute de ne pas avoir réussi à faire autre chose ; ou, pis encore, pour l'attrait de l'« argent facile » ?

A la différence de la plupart de nos concurrents, les Français n'admettent généralement pas au fond d'eux-mêmes, que créer une entreprise, c'est non seulement possible et raisonnable mais que surtout c'est utile ; le fait que la création d'une entreprise engendre de la richesse et de l'emploi est occulté par l'idée que ce serait au détriment d'une redistribution entre tous de la richesse collective, dans l'unique recherche d'un profit personnel[23]. Et puis la création d'entreprise implique une approche de marchands, profession beaucoup plus répandue dans les pays anglo-saxons que chez nous[24]. Dès lors, la création d'entreprises reste encore largement pour les Français un « concept importé »

Tout ceci n'est grave qu'à cause de l'effet négatif sur la création d'entreprises. Celui-ci explique pour une grande part le chiffre du §1 .1. selon lequel 15% seulement des projets de création vont jusqu'à la naissance d'une société. Tous ceux (ou presque) que consultent ou sollicitent le créateur potentiel le découragent en lui énumérant tous les obstacles, en lui indiquant pourquoi ils ne peuvent l'aider.

A cet égard, le parcours de l'entrepreneur se trouve corrélativement semé d'embûches : méfiance des bailleurs de fonds vis-à-vis de cet individu hors norme, difficulté à trouver des collaborateurs de valeur pour tenter l'aventure avec lui, tracasseries administratives (le fameux parcours du combattant pour obtenir son statut de société), et enfin, mais ce n'est pas le moindre des freins), la terreur de l'échec.

1.3.2. Une sanction excessive de l'échec[25]

On parle souvent de l'aversion des Français pour la prise de risque[26]. Pourtant nos compatriotes ne sont pas d'un tempérament particulièrement peureux et il est bien des risques qu'ils prennent dans tous les domaines (sportif, militaire, politique, artistique, scientifique, etc..). N'est-ce pas que le risque pris dans le domaine de la création d'entreprise est sanctionné beaucoup plus sévèrement qu'ailleurs . L`échec fait de l'entrepreneur une sorte de malfaiteur ; ailleurs on en fait un héros malheureux

L'échec de l'entrepreneur est effectivement très sévèrement sanctionné. Il ne s'agit pas uniquement de sanctions matérielles (comme la confiscation des biens personnels pour payer les créanciers), mais également de sanctions morales et parfois judiciaires : celui qui a échoué est encore trop soumis à la réprobation publique. Le même échec commis en tant que salarié d'une entreprise (y compris pour un cadre dirigeant) sera souvent passé aux profits et pertes.

Cette attitude française tranche assez largement avec celle que l'on observe dans d'autres pays, notamment ceux qui ont une longue tradition entrepreneuriale : l'échec[27] y est plutôt perçu comme une tentative ayant permis d'acquérir de l'expérience, voire comme une richesse collective qui permettra ensuite de ne pas commettre les mêmes erreurs. Pour citer deux exemples fort différents : le respect de l'échec est cité par les entrepreneurs de Silicon Valley et par leurs partenaires financiers comme une des causes majeures de leur succès. Les dirigeants de Toyota dispersent systématiquement tous les membres d'un projet qui a échoué afin de généraliser au niveau de l'entreprise l'apprentissage acquis par l'échec.

En fait, il faudrait apprendre, chez nous aussi, à gérer « l'arrêt » d'une entreprise qui fait partie de la vie normale des affaires. L'entrepreneur qui démarre peut s'attendre à toute une variété de situations : la réussite complète avec un fort taux de croissance (les « gazelles ») ; la croissance jusqu'à un niveau moyen ou faible ; l'absorption par une autre entreprise ; l'arrêt volontaire sans faillite judiciaire ; restent les dix à vingt pour cent de cas où il y a dépôt de bilan. Même si elle est relativement improbable, cette perspective amène les proches de l'entrepreneur potentiel à le dissuader vivement de sa tentative. Il faut donc que l'Etat réfléchisse à des solutions moins traumatisantes qu'aujourd'hui, notamment en diminuant les cautions sur les biens personnels des petits entrepreneurs et aussi en favorisant les formules de mutualisation des risques. Cette formule existe déjà pour les investisseurs grâce aux Fonds communs de placement. Elle est maintenant lancée sous forme de caution solidaire par le  réseau  « Entreprendre en France»[28].

Certes la réussite avec forte croissance doit rester un puissant stimulant pour lequel l'entrepreneur doit se battre avec vigueur et compétence. Mais la non-réussite de son entreprise doit être considérée comme possible et vécue avec sérénité (à l'instar d'une défaite sportive). L'expérience des pays entreprenants, tels que les Etats-Unis, démontre une évidence : à taux donné de non réussite (et celui-ci varie peu d'un pays à l'autre), il ne peut y avoir un grand nombre de succès que s'il y a un grand nombre de créations, donc « d'échecs ». Les statistiques sont formelles qui montrent par exemple que la Californie, le pays des très nombreuses créations, est aussi le pays où l'on recense le plus d'échecs.

1.3.3. D'autres handicaps à surmonter : les obstacles réglementaires et financiers.

Bien que cela dépasse le cadre de ce rapport, il ne faut cependant pas non plus totalement sous-estimer et négliger les handicaps économiques (accès aux capitaux), réglementaires (droit du travail, charges sociales, impôts, etc.) ou même psychologiques, qui peuvent décourager la création d'entreprises en France.

L'expérience récente, dont les médias se sont faits largement l'écho, montre en effet que de nombreux Français vont tenter l'aventure de la création d'entreprise en dehors de leur pays, notamment dans des pays où l'environnement économique et réglementaire est beaucoup plus favorable (Etats-Unis, Royaume-Uni par exemple).

Cette question n'est donc pas à négliger car s'il est souhaitable que notre système éducatif développe l'esprit entrepreneur et incite de plus en plus de personnes à se lancer dans la création d'entreprises, il ne faudrait pas que les premiers à en bénéficier fussent des pays étrangers. Il faut faire en sorte que la richesse créée par ces initiatives - et partant les emplois nouveaux - profitent avant tout à notre pays et pas à d'autres qui sauraient mieux attirer nos jeunes talents.

1.3.4. Le cas des ingénieurs : concurrence de la carrière dans une grande entreprise

Le cas des ingénieurs, sur lequel portera l'essentiel de ce rapport, constitue à deux titres une sous catégorie intéressante des entrepreneurs au sens large. En effet :

- d'une part, en raison de leur formation scientifique et technique, ils sont par nature porteurs d'innovations à fort contenu technologique. Celles-ci ne sont pas, loin de là, les seules qui conduisent à des succès commerciaux et à la création d'emplois. Mais elles doivent être à la base d'une fraction notable, en tout cas au moins égale à celles de nos concurrents directs, de nos produits et services.

- d'autre part, les statistiques le montrent, ce sont eux qui, paradoxalement, créent le moins de nouvelles entreprises, puisque seulement 1 à 2 % des entrepreneurs ont une formation d'ingénieurs et qu'actuellement seuls 7 % des ingénieurs diplômés créent leur entreprise. Pis encore, la concentration des ingénieurs dans les grandes entreprises les amènent parfois à se méfier de toute autre structure et à compromettre l'essor des petites entreprises innovantes.

Plusieurs raisons sont à cet égard avancées :

- les ingénieurs qui sortent avec un diplôme d'une école prestigieuse sont peu préparés à entreprendre puisqu'ils ont une formation plus scientifique que technique et pratique et que les autres disciplines de management ne sont pas réellement valorisées ;

- pendant leurs études les élèves-ingénieurs sont préparés à entrer dans des grands groupes qui souvent se disputent les mêmes candidats (ces grandes entreprises offrent la quasi-totalité des stages, sont présentes dans tous les forums, siègent dans les conseils d'orientation, ..). Ils y jouiront d'un statut social élevé qui les met en général à l'abri du besoin et constituent une sorte d'aristocratie qui a vocation à occuper les postes de responsabilités dans ces grandes entreprises ;

- à l'inverse, les ingénieurs qui sortent avec un diplôme d'une école moins prestigieuse où ils auront souvent reçu une formation plus spécialisée et plus technique seront sans doute plus enclins, après une expérience de terrain de quelques années, à fonder une entreprise.

- Les promotions des écoles d'ingénieurs ne comprennent qu'une faible proportion d'enfants de chefs d'entreprise ; en fait 60 % (sic ! ) de ceux qui sont reçus au concours d'entrée ont des parents fonctionnaires et notamment enseignants, milieux dans lesquels les enfants sont particulièrement poussés à conquérir un diplôme considéré comme la clé de la réussite. Or des études montrent qu'en France avoir un père (ou une mère) chef d'entreprise double ou triple, selon l'âge, la probabilité de créer une entreprise.[29] Cette analyse est corroborée par le fait que les élèves recrutés sur titre à partir de l'Université (issus de milieux plus divers) forment la majorité de ceux qui suivent les options d'entrepreneuriat.

Un autre élément qui a certainement contribué à freiner le dynamisme entrepreneurial des ingénieurs français, a été le développement, à compter de la période de reconstruction d'après guerre, des grandes entreprises et des grands travaux sous l'égide de l'Etat : celui-ci devenait entrepreneur, et, pour les grands groupes, pratiquement le seul entrepreneur après les importantes nationalisations d'après guerre (énergie, transports, etc.), ce qui ne pouvait que démobiliser les quelques énergies des ingénieurs entrepreneurs. Comme nous le verrons plus loin, l'enseignement donné alors dans les grandes écoles qui tout naturellement ont cherché à former des hommes aptes à répondre à ce type de demande, a fait le reste en finissant par ôter toute velléité entrepreneuriale qui pouvait subsister chez les élèves-ingénieurs...

Certes, il semble qu'au contact des réalités, les mentalités soient en train d'évoluer rapidement : la carrière d'un ingénieur ou d'un cadre dans un grand groupe n'est plus aussi confortable qu'autrefois. On n'est plus du tout assuré de pouvoir conduire toute sa carrière au sein d'un même groupe. On est désormais en permanence à la merci de restructurations ou de changements d'actionnaire et l'on peut perdre son emploi du jour au lendemain sans avoir démérité. On peut être rapidement sacrifié au nom des exigences de la concurrence. Dès lors, le cadre d'aujourd'hui doit être prêt à changer d'entreprise et à vivre constamment sous une certaine menace[30]. Viendra-t-il un temps ou la recherche de stabilité et de sécurité, plus ou moins inhérente à la nature humaine, sera mieux satisfaite par l'autonomie, par la conduite de sa propre entreprise que par le statut de salarié ?

Il reste que l'environnement actuel des écoles d'ingénieurs (forums, stages proposés, conférenciers, professeurs praticiens...) et la nature des cours poussent encore massivement les élèves vers une carrière type, celle de cadre d'une grande entreprise. Les besoins en ingénieurs des PME, ainsi que pour la création d'une entreprise sont donc soumises à une très forte concurrence.

Faire en sorte que les ingénieurs diplômés aient plus massivement envie d'entreprendre, est donc devenu un enjeu majeur. Fort heureusement les instances d'orientation des écoles, et notamment les associations d'anciens élèves poussent fortement à cette évolution.

1.4. Deux voies pour le changement.

En bref : l'analyse qui précède soutient l'hypothèse selon laquelle la compétitivité de notre pays va largement dépendre de sa capacité à développer un tissu d'entreprises largement composé de petites unités, très nombreuses, autonomes mais en forte interaction. Par ailleurs le développement économique sera basé sur la création et le développement de produits nouveaux. Dans les deux cas il sera de plus en plus nécessaire de disposer de nombreux créateurs d'entreprises et plus généralement de créateurs d'activité.

En fait la création d'entreprise demande à la fois des projets et du financement. Nous voyons actuellement se mettre en place des structures de financement bien adaptées à la création ( encore qu'il y ait beaucoup à faire sur l'épargne de proximité) mais le goulot d'étranglement, en tout cas dans le domaine des PME innovantes et high-tech, se situe maintenant du côté des projets, à la fois par une trop faible valorisation de la recherche et surtout par le manque de candidats entrepreneurs.

Il est important que les ingénieurs participent à ce mouvement. La création d'entreprises était réservée, dit-on, à des personnes de profil très particulier dont une bonne fraction n'avait pas de diplômes d'enseignement supérieur. Maintenant on assiste à une généralisation du processus de création et il semble indispensable qu'un nombre toujours croissant d'ingénieurs y participe.

1.4.1. La formation à l'entrepreneuriat

Peut-on agir au niveau des écoles d'ingénieurs pour augmenter le nombre des ingénieurs-entrepreneurs (créateurs d'activité) : oui, en leur donnant le goût d'entreprendre, en les initiant à la création d'entreprises et plus généralement la création d'activité ; la base commune en étant l'innovation, au sens du processus qui conduit à une idée de produit ou service nouveau et ne se termine qu'à sa commercialisation réussie (et non plus au sens de la percée technologique).

Il importe de traduire rapidement ces évolutions dans notre système éducatif. En particulier, la formation par les grandes écoles devra continuer à être remaniée dans sa forme et dans son contenu ; nous y reviendrons en détail puisque c'est l'objet essentiel de ce rapport.

La sensibilisation à ces évolutions de l'organisation économique - caractérisées par la nécessité de plus grandes initiatives individuelles - devra se faire très jeune, dès le collège, pour inculquer aux jeunes l'idée de se dépasser et de ne pas se laisser bercer par l'idée que la Société peut leur apporter sur un plateau la sécurité et l'emploi.

Les nombreux interlocuteurs que nous avons rencontrés ont beaucoup insisté sur la nécessité de changer très jeune les mentalités si on veut obtenir un résultat significatif chez les adultes.

A cet égard, connaissant la forte importance symbolique des grandes écoles dans le système éducatif français, l'adhésion des directeurs des grandes écoles et de l'ensemble du corps enseignant est un élément clé. Sans cette adhésion qui devra être le reflet de la conviction sincère et intime de la nécessité de changer, les choses ne bougeront pas ou bougeront mal et artificiellement : au total, cela ne permettra pas à notre enseignement de progresser dans le sens voulu.

A l'inverse dès que l'adhésion des directeurs d'établissement et du corps enseignant sera acquise, nul doute que le système pourra évoluer rapidement et naturellement. Admettons cependant que dans le contexte français, des impulsions venues d'en haut ne pourront qu'accélérer cette évolution.


1.4.2. L'accompagnement des créateurs : réhabiliter l'initiative et le projet individuels.

Cet effort au niveau du système éducatif et plus spécialement dans les écoles d'ingénieurs doit se placer dans le cadre d'une dynamique plus générale de forte accélération de la création d'entreprise en particulier et d'innovation en général.

Il faudra s'habituer à l'idée que l'on crée plus de valeur ajoutée, et partant plus de richesse, en étant entrepreneur que salarié. Des mesures fortes devront être prises pour encourager l'initiative individuelle[31] et faire en sorte que, malgré les difficultés, l'on soit plus tenté, socialement et financièrement, de se lancer dans la création d'entreprises que de rester salarié. A cet effet ces mesures devront, d'une part faciliter la décision de fonder une entreprise, d'autre part réduire la proportion de non-réussites et en dédramatiser les conséquences.

Dans les deux approches les structures d'incubation décrites au chapitre 5 pourront être très efficaces. Là aussi les écoles d'ingénieurs peuvent jouer un rôle en agissant comme centres de ressources à la disposition des créateurs. Elles auront intérêt, à cet effet, à former des  réseaux qui compensent les effets négatifs de leur petite taille et parfois de leur isolement.

Plus généralement, mais ceci sort du cadre de ce rapport, il faudrait poursuivre et amplifier les mesures qui sont en train d'être prises pour relancer la création d'entreprises et plus spécialement des entreprises innovantes. Ces mesures seront d'ordre financier, fiscal, réglementaire. En fait, pour renverser la tendance , installée depuis la dernière guerre, qui favorise le salariat et les grandes entreprises, il faudra que le législateur, les autorités publiques aient le souci permanent de favoriser, mesure après mesure, loi après loi, la création d'entreprises et la croissance des PME.

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2.   LES INGENIEURS ET L'ENTREPRENEURIAT

Le sujet de ce rapport, la formation des ingénieurs à l'entrepreneuriat, est déjà largement débattu dans les écoles d'ingénieurs. Plusieurs réunions de la conférence des grandes écoles y ont été consacrées ; la commission 3 de la « Charte de qualité des écoles » en a fait le thème principal de ses réflexions. Ce chapitre tente de résumer ces débats ; il n'apprendra rien aux spécialistes mais il constitue pour le lecteur non averti un préalable nécessaire à la suite de ce rapport.

2.1. L'évolution du rôle de l'ingénieur.

2.1.1. Une identité encore marquée par l'ancienne logique ...

Dans le schéma traditionnel, on attendait de l'ingénieur qu'il soit capable de répondre aux demandes primaires de la population, dans un contexte où l'offre restait structurellement inférieure à la demande.

L'ingénieur n'avait donc pas à se préoccuper de l'écoulement de ses produits[32] et on lui demandait avant tout d'être capable de résoudre les problèmes techniques, essentiellement d'ailleurs dans le cadre des grandes entreprises nées de la période de reconstruction de l'après guerre.

Les qualités requises de l'ingénieur étaient donc (i) la maîtrise des techniques, (ii) des compétences d'organisation et (iii), dans une moindre mesure une capacité de commandement. Le mode de sélection ainsi que le contenu de l'enseignement de nos grandes écoles d'ingénieurs correspond encore largement à ces principes.

2.1.2. ... mais qui devient inadaptée au contexte actuel.

En une vingtaine d'années, la logique traditionnelle s'est inversée : il ne s'agit plus de concevoir des bons produits puis d'avoir des bons vendeurs pour les écouler ; il s'agit avant tout d'apporter une réponse aux questions « que veut le consommateur [33]? » et « quoi produire ? ».

Autrefois, l'ingénieur avait une mission relativement simple, « comment produire ? » ; aujourd'hui, sa mission est devenue beaucoup plus complexe puisque l'essence même de son métier est dans la relation avec le client. Comme le note J.-M. YOLIN, « l'ingénieur ne peut plus être celui qui confie à un vendeur la mission de trouver des problèmes aux solutions qu'il aura préalablement élaborées » et « le cœur du processus d'innovation est dans la rencontre entre une analyse des besoins et la capacité à imaginer des réponses » 34.

Dans ces conditions, l'ingénieur doit être capable à la fois d'analyser et de prévoir les besoins des clients et d'apporter une réponse parfois très intuitives à ces besoins[35].

Il ne devra plus être conçu comme un super-technicien[36], mais comme quelqu'un capable :

- de définir « quoi faire » ;

- d'avoir une vue globale sur l'ensemble des champs technologiques (mais aussi financiers et psychologiques) ;

- d'orchestrer la réalisation par des techniciens compétents.

En outre, de nombreuses activités confiées autrefois à des ingénieurs tendent aujourd'hui à disparaître : nous pensons plus précisément à tout les calculs répétitifs traditionnellement réalisés par les bureaux d'études, par exemple pour dimensionner les matériels ; ces calculs peuvent être désormais pris en charge par des logiciels appropriés qui sont intégrés à la station de travail[37]. Le rôle de l'ingénieur évolue sur ce point de celui de calculateur à celui de concepteur de logiciel et tend donc à revêtir un caractère plus scientifique et conceptuel que technique.

En d'autres termes, l'ingénieur devra de plus en plus sortir de la « monoculture » technique dans laquelle il est sans doute resté trop longtemps enfermé, pour être capable d'appréhender des champs plus vastes avec une mentalité et une approche nouvelles[38].

Mieux encore, le cadre dans lequel ingénieurs va exercer son action est en train de changer. Tout élève-ingénieur doit en outre désormais savoir qu'il aura au cours de sa carrière, dans un cadre ou un autre, à créer une activité nouvelle, et même, de moins en moins rarement, une entreprise indépendante.

En bref, s'il ne faut pas oublier que la formation des ingénieurs en fait, par définition, les porteurs du progrès technique, il faut aussi prendre en compte que leur talent va maintenant s'exercer dans des fonctions beaucoup plus variées. Nombre d'entre eux resteront cadres des grandes entreprises ; mais déjà une fraction importante fournit la base des laboratoires de la recherche industrielle (et même publique) ; et maintenant il faudra, beaucoup plus qu'auparavant, compter sur eux pour être des créateurs d'entreprises (ou en tout cas des créateurs d'activité). A leur formation technique doit donc s'ajouter une culture d'innovation, d'esprit d'entreprendre et de réseaux.

Il s'agit pour notre système éducatif (et ceci bien en amont de l'école d'ingénieurs) d'un enjeu majeur mais difficile.

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2.1.3. Ecoles d'ingénieurs et entrepreneuriat

L'ingénieur[39] d'aujourd'hui doit être animé de l'esprit d'entreprendre[40], qu'il exerce d'ailleurs ses talents dans le secteur privé ou le secteur public (lequel, lui aussi, devra de plus en plus avoir une approche client-fournisseur). Il doit, tout autant et, sans doute plus que les autres, participer massivement à la création d'activités (cf. § 2.2)

Il convient à cet égard de rappeler que rester dans le peloton de tête des pays industrialisés implique de se placer dans les secteurs en rapide expansion et à forte valeur ajoutée. Parmi eux figurent les produits et services enracinés dans la technologie (sans pour autant être nécessairement high-tech). Or les chiffres du §1.1.1 sont inquiétants sur ce point (à peine 5000 entreprises de ce type sur 165 000 et parmi elles 1 300 en haute technologie). Il faut réagir, sans pour autant prétendre que les entreprises de ce type soient les seules à fournir de la croissance et de l'emploi qualifié. Et l'une des meilleure réponses consiste à promouvoir l'ingénieur entrepreneur.

Rappelons les qualités traditionnellement demandées à un entrepreneur ; il doit être :

- un homme d'écoute des attentes des entreprises et de la société pour pouvoir déceler les besoins au-delà des demandes exprimées ;

- un homme d'innovation pour imaginer des réponses à ces besoins, comportant l'aptitude à transformer une idée nouvelle (technique ou non) en un produit ou un service susceptible de se vendre ;

- un homme capable de conduire et d'orchestrer des projets et de mobiliser des équipes pluridisciplinaires, c'est-à-dire intégrant notamment plusieurs techniques ou sciences, mais aussi le management général, l'action commerciale et l'intelligence financière dans leurs connaissances, savoir-faire et leur « savoir-être » ;

- un homme de réseaux, compte tenu de l'évolution de l'organisation des entreprises que nous avons esquissée plus haut.

On constate qu'il n y a dans cette description de l'entrepreneur-type rien qui soit antinomique du profil de l'ingénieur classique. Bien au contraire, et il ne devrait pas être trop difficile de changer radicalement la situation décrite aux § 1.1.1. et 1.3.4.

Cette situation n'est pas bonne ; rappelons que d'après une enquête récente, 24% seulement des ingénieurs déclaraient à la sortie de leurs études qu'ils envisageaient tôt ou tard de créer une entreprise contre 31% des diplômés des écoles de gestion et 41% des diplômés des facultés de gestion.

Force est donc de constater que le système de formation en amont de l'entrée dans nos écoles, puis la sélection à l'issue du cursus des classes préparatoires et enfin la formation traditionnelle donnée dans nos écoles d'ingénieurs, sont encore loin d'être idéaux pour donner le goût d'entreprendre ainsi qu'une culture d'innovation, d'esprit d'entreprise et de réseaux.

Les grandes écoles d'ingénieurs n'ont encore que timidement introduit cette nécessaire évolution dans leurs cursus de formation (voir la partie du rapport sur l'état des lieux). Elles ne l'ont en tout cas pas encore intégré dans leurs processus de sélection (cf. cependant l'expérience intéressante de l'épreuve TIPE[41] de certains concours) .

La formation des ingénieurs dans nos grandes écoles repose encore avant tout sur les sciences dures et la maîtrise de la technique. Elle reste axée sur la formation de cadres pour la grande entreprise (les « officiers de la guerre économique »), qui contribueront certes à innover et à diminuer les coûts, mais quasi systématiquement dans le cadre confortable (ou présumé tel) du salariat.

Il est donc temps d'infléchir, parfois fortement pour ceux qui ne l'ont pas encore fait, les cursus de formation - et le cas échéant les modalités de recrutement - de nos ingénieurs, la pédagogie et les moyens dont ils disposent de manière à ce que l'on forme sans attendre la diversité d'ingénieurs dont aura dès demain besoin notre pays[42].

2.2. Créateurs d'entreprises ou créateurs d'activités ?

Comme nous l'avons indiqué, nombre de débats et d'expériences se déroulent actuellement dans les écoles d'ingénieurs et les écoles de gestion sur la formation à l'entrepreneuriat. Si tout le monde s'accorde sur sa nécessité, les avis diffèrent sur le poids relatif des trois objectifs suivants : former à la création de d'entreprise stricto sensu, former à la création d'activité au sens large, donner le goût d'entreprendre.

Il est maintenant nécessaire de préciser ces trois notions, d'en souligner les points communs et d'en noter les différences.

2.2.1. La création d'activité :

On englobe généralement dans cette définition les opérations suivantes :

· création d'une entreprise indépendante ;

· création d'une filiale ;

· reprise d'une entreprise (ou réactivation ou redressement) ;

· création d'un nouveau produit ou service, notamment dans une PME ;

· et parfois même la création d'un nouveau site ou d'un nouveau centre de profits au sein d'un grand groupe.

Ces opérations peuvent a priori apparaître comme assez différentes. Mais leur succès dépend de facteurs qui sont largement communs et auxquels on peut être préparé par la même formation .

Tout d'abord aucune création d'activité ne peut être lancée avec succès sans la préparation préalable d'un plan d'affaire (business plan). Celui-ci conduit à la prise de décision sur le lancement de l'activité : les décideurs étant d'une part le créateur lui-même ou éventuellement celui qui lui a confié la création, d'autre part l'ensemble des financeurs.

La vertu et la difficulté du business plan, c'est qu'il intègre des analyses, des recherches de nature très différente : faisabilité technologique ; une étude de marché d'autant plus complexe que l'innovation est plus radicale ; aspects juridiques ; études de concurrence et de propriété intellectuelle ; problèmes de recrutement ; et bien entendu évaluation précise des fonds à lever.

Pour construire son business plan le créateur devra être aidé, comme nous le précisons au chapitre 5. Mais c'est tout de même lui qui doit prendre l'initiative du plan d'affaires, choisir ceux qui l'assisteront et finalement en faire son oeuvre et en porter la responsabilité.

- Autres facteurs communs à toutes ces actions : Le créateur doit :

- trouver des financements dans un milieu en général mal connu, celui du capital-risque ;

- créer une équipe et l'animer ;

- mener le projet qui est au coeur de la création d'activité depuis le concept jusqu'à la commercialisation réussie des produits ou services ;

- trouver des partenaires fiables et savoir établir avec eux des relations équilibrées ;

- au cours de ce projet savoir s'appuyer en permanence sur un réseau de financeurs, de fournisseurs et bien sûr de clients

- Enfin le mot clé qui sous-tend toutes ces créations d'activité est celui d'innovation, au sens économique du terme et que nous avons déjà précisé .

Avec cette définition, la création d'activité se place au coeur du système producteur et sa réussite, ou son échec, jouent un rôle décisif dans toutes les phases critiques de la vie d'une entreprise. Partant de l'idée que nos ingénieurs sont, et continueront d'être, les hommes clefs de ces entreprises (et pas seulement dans le secteur manufacturier ) on arrive évidemment à la conclusion que tout ingénieur pourra être amené, au cours de sa carrière, à créer une activité (ou à participer de très près à sa création)[43].

Ceci crée un nouveau besoin de formation, et en conséquence tout une nouvelle pédagogie. Cela suppose qu'au-delà des classiques connaissances scientifiques et techniques de l'ingénieur, celui-ci devra également maîtriser d'autres savoirs ou attitudes qui échappent généralement à son domaine de formation traditionnelle. Nous décrirons au chapitre 4 les méthodes, les outils qui ont été mis au point pour y parvenir. Citons le slogan d'un colloque qui s'est récemment tenu sur ce sujet : « La volonté d'entreprendre n'est pas un risque qu'on prend mais une compétence qu'on apprend »

2.2.1. La création d'une entreprise indépendante :

Si on peut s'attendre à ce que la majorité des ingénieurs doivent se préparer à être tôt ou tard un créateur d'activité, beaucoup moins nombreux sont ceux qui créeront une entreprise autonome.

Aux compétences nécessaires au créateur d'activité (et dont on peut penser de plus en plus qu'elle peuvent être développée par la formation initiale ou continue), doivent alors s'ajouter d'autres qualités, particulièrement le goût du risque et la volonté d'indépendance. On reviendra plus loin sur le profil de ces créateurs d'entreprises et sur les circonstances qui les conduisent à franchir le pas.

Mais peut-on vraiment agir en ce domaine ? C'est-à-dire peut-on accroître la proportion des élèves ingénieurs qui créeront un jour une entreprise ?

Une première réponse positive est apportée au paragraphe suivant (§ 2.2.3.) : certes il faut un certain type de caractère pour créer une entreprise, mais ce goût d'entreprendre peut être révélé par des formations relativement légères comme celle qui est décrite au § 4.6.7. (de même qu'on a tenté avec succès de leur révéler un goût éventuel pour la recherche.

L'autre réponse c'est que la création d'entreprises fait partie de l'ensemble des créations d'activité et que les outils qui assurent le succès de celle-ci (et qui s'enseignent) seront aussi grandement utiles au créateur d'une entreprise indépendante.

Rappelons enfin que le principal frein à la création d'entreprise n'est pas le manque de créativité et d'idées de projets (c'est en tout cas ce que suggèrent les chiffres du paragraphe1.1.), mais plutôt la trop faible proportion de ceux qui vont jusqu'au bout de leur idée Dans ces conditions, ce dont il s'agit c'est bien de préparer nos futurs ingénieurs à franchir plus facilement le Rubicon. Leur avoir démonté les mécanismes de la création, leur avoir détaillé à la fois les risques et la manière de les affronter, peut constituer un précieux viatique le jour où leur décision est à prendre

2.2.3. (Re)donner ou révéler le goût d'entreprendre

Nous avons déjà développé l'idée que la culture française actuelle prédisposait moins à entreprendre que celle de la plupart des autres pays industrialisés, notamment anglo-saxons.

Il nous semble en outre que l'enseignement donné à nos « futurs » ingénieurs[44], plus spécialement dans la fin du secondaire et encore plus dans les classes préparatoires, contribue également, bien qu'involontairement, à les éloigner un peu plus de l'esprit entrepreneurial.

En effet, cet enseignement, très formalisé, vise à donner un maximum de connaissances sur la base de discours logiques ; cela est sans doute encore plus vrai pour les sciences dites « dures » qui sont à la base de la formation et de la sélection de nos élèves-ingénieurs, mais qui se prêtent particulièrement bien à cette approche logique et déductive. Certes cette formation permet de détecter la capacité de travail des étudiants, leur résistance physique et psychique, leur agilité d'esprit ; elle leur inculque un mode de raisonnement honnête et rigoureux, tout à la fois analytique et synthétique, qui s'avère précieux en de nombreuses circonstances, et pas seulement lorsque l'on est confronté à des problèmes de mathématiques ou de physique.

Mais, la dimension expérimentale et heuristique, l'apprentissage par tâtonnements et par essais / erreurs, les méthodes de prise de décision, n'ont que peu de place dans cette formation et, revers de la médaille, elle ne contribue pas à développer l'esprit entrepreneurial ; elle tend au contraire à faire de nos étudiants en classes préparatoires, au moins pour ceux dont la personnalité est la moins affirmée, d'habiles exécutants dans un cadre bien défini et bien balisé[45]. Comme nous l'avons vu, ces qualités sont utiles (et recherchées) dans le cadre du modèle organisationnel des entreprises qui a largement dominé le schéma économique jusqu'à une époque récente. Elles tendent à devenir aujourd'hui insuffisantes en elles-mêmes.

Par conséquent, tout l'art devrait donc désormais consister pendant la période de formation dans les écoles d'ingénieurs elles-mêmes, à « assouplir » (plus encore qu'on ne le fait actuellement) l'état d'esprit acquis en taupe[46] en développant ou en révélant chez l'élève-ingénieur une nouvelle facette de sa personnalité plus axée sur l'intuition, la créativité, le désir de sortir des sentiers battus[47] : en un mot, il s'agira de lui (re)donner le goût d'entreprendre, de rêver, de se libérer de certains carcans intellectuels, d'être plus libre, plus créatif, et sans doute quelque part plus audacieux.

Il est clair qu'il s'agit là d'une démarche qui va bien au delà de l'enseignement classique, puisqu'elle touche à la culture même des étudiants. Mais n'est-ce pas là une des vocations de nos grandes écoles : former des personnalités, forger une identité, marquer les élèves d'une empreinte qui leur donne des vertus particulières pendant toute leur carrière ; le goût d'entreprendre et d'innover devraient faire parti de cette identité.

2.2.4. A quel âge créer son entreprise ? - les différents types de créateurs

C'est une question souvent évoquée pour laquelle deux thèses opposées s'affrontent classiquement : faut-il créer son entreprise quand on est jeune, encore un peu fou, prêt à des sacrifices (notamment au plan financier) et plein d'enthousiasme ? Ou faut-il créer son entreprise quand on est mieux préparé après une expérience de quelques années de la vie des affaires et du fonctionnement des entreprises ?

Les tenants de la première thèse affirment qu'on ne créera son entreprise que lorsqu'on est jeune. Quelques années plus tard, marié avec des enfants et une situation souvent confortable dans une entreprise, il sera beaucoup plus difficile de renoncer au confort et à la sécurité pour se lancer dans une nouvelle aventure : on ne le fera donc pas.

Les tenants de l'autre thèse estiment au contraire qu'en sortant de ses études on est trop « tendre » pour affronter les pièges et les embûches inhérents à la création d'une entreprise et qu'on court à l'échec.

Nous n'avons, pour notre part, évidemment pas de réponse définitive à donner. Les deux thèses nous paraissent également défendables : tout n'est question que de circonstances et de secteur d'activités (cf. la fin de ce paragraphe).

En effet, nous savons bien que créer une entreprise n'est pas une sinécure, même dans les pays où la mentalité entrepreneuriale est la plus développée : la condition sine qua non reste avant tout l'existence d'une farouche détermination.

On peut avoir cette détermination jeune ou plus âgé. Elle ne répondra d'ailleurs généralement pas aux mêmes motivations. Dans un cas, ce pourra être la réalisation d'un rêve d'enfance ou le désir d'égaler (voire de surpasser) un « modèle d'entrepreneur » qu'on aura pu côtoyer (père, parent, etc.), ou enfin le désir d'être libre et de rester son propre maître.

Dans un autre cas, ce pourra être la réaction à un échec (deuil, licenciement, divorce, émigration,...) qui révélera dans l'individu une volonté viscérale de se battre et de se surpasser, précisément pour surmonter cet échec et se convaincre qu'il a des raisons de continuer d'exister. Souvent les créateurs plus âgés se lancent dans l'aventure de la création d'entreprise motivés par de tels sentiments, par le désir de se reconstruire une nouvelle vie, de se convaincre qu'ils peuvent surmonter un drame ou un échec, de tourner la page et de rebondir.

En fait, ces différents éléments permettent cependant d'établir une typologie sommaire des créateurs d'entreprises :

- la première catégorie correspond sans doute au salarié qui après une expérience de plusieurs années en entreprise finit par s'y sentir trop « bridé » ; il n'arrive plus à faire passer les idées qui lui sont chères et qu'il voudrait ardemment mettre en œuvre. Il a certes toujours le confort matériel que lui offre une entreprise dans laquelle il est bien installé, mais il étouffe. Si la contrainte est trop forte, il « craque » et va tenter de créer son entreprise pour voir ce que valent réellement ses idées[48].

- la deuxième catégorie est celle des personnes en situation de rupture qui n'ont donc plus qu'à gagner à se lancer dans la création d'entreprises. Par cette voie de rupture dans leur existence, elles cherchent au contraire à se sortir de leur condition, à se reconstruire une nouvelle vie, à montrer qu'elles peuvent encore exister. A noter que cette catégorie peut rejoindre la première, puisque de telles ruptures dans la vie figurent évidemment parmi les éléments qui peuvent pousser un cadre salarié à franchir le pas de l'aventure entrepreneuriale[49].

- la troisième catégorie est celle des jeunes qui souhaitent se lancer dans l'entrepreneuriat dès la sortie de l'école[50]. Soit qu'ils aient des idées qu'ils veulent réaliser et dont ils ne voient pas bien comment ils pourraient le faire dans le cadre d'une entreprise qui les emploierait, soit qu'ils ne se sentent pas à l'aise en tant que salarié.

Actuellement, la très grande majorité des ingénieurs qui créent des entreprises technologiques, le font à 35-40 ans, plutôt qu'à 25-30 ans. Mais la situation évolue à cause du poids croissant des secteurs concernés par les technologies de l'information, domaine où les jeunes créateurs sont particulièrement à l'aise.

On assiste en effet, dans le domaine de la création d'activité, à un fait nouveau, mais pour autant très significatif. C'est l'évolution vers des activités nouvelles généralement moins capitalistiques et plus tournées vers l'intelligence et le développement des services. L'exemple de l'explosion de l'INTERNET et de tous les services correspondants, en est l'illustration la plus frappante.

La prise de risque dans la création d'activités nouvelles est alors moins importante, ne serait-ce que parce que le montant des investissements initiaux et, partant la dimension capital, y sont moins lourds. La relative inexpérience des jeunes ingénieurs devient moins gênante. Ils sont en outre généralement mieux armés que leurs aînés face à ces nouvelles techniques et modes de pensée qu'ils ont finalement plus ou moins toujours connus. Enfin l'échec dans ces domaines est sans doute mieux vécu en raison de l'importance moindre de l'enjeu financier et parce qu'il est sans doute plus facile de vivre un échec quand on est jeune.

En définitive, le fait que les nouvelles créations d'activité reposeront de plus en plus largement sur ces nouvelles techniques devrait, d'une manière ou d'une autre, favoriser la prise de risque par les jeunes. Il serait souhaitable qu'un suivi statistique rapidement mis en place permette de vérifier cette hypothèse et d'en tirer des conséquences pour la formation.

2.3. Comment former des ingénieurs entrepreneurs ?

La question de la formation des ingénieurs à l'entrepreneuriat, qui constitue l'objet même de ce rapport, sera développée en détail au chapitre 4. Elle doit faire en sorte que lorsque que quelqu'un est prêt à se lancer dans l'aventure entrepreneuriale, et ceci quel que soit son âge, il ne soit pas retenu, empêché ou gêné par un manque de formation au moment de ses études.

Nous nous proposons toutefois d'en esquisser dès à présent les grandes lignes en les restituant dans le cadre plus général de ce que pourrait être une sensibilisation, voire une formation, de tous les Français à la création d'activité, y compris au niveau des études secondaires. Certes, ce dernier point dépasse le cadre de ce rapport, mais il ne peut être totalement passé sous silence, compte tenu de la continuité de la formation, depuis l'école maternelle jusqu'à l'enseignement supérieur et la formation des ingénieurs.

2.3.1. Sensibiliser dès le lycée et les classes préparatoires

Comme nous avons essayé de le démontrer, l'esprit entrepreneurial commence par un changement des attitudes culturelles. Cela signifie en particulier que l'esprit entrepreneurial doit être développé le plus tôt possible.

Pour bien préparer les ingénieurs (et pas eux seulement) à l'entrepreneuriat, l'enseignement secondaire devrait sensibiliser très jeune à l'esprit d'entreprendre . C'est ce que souligne dans son rapport, M. Denis MORTIER[51] ; il affirme que pour être efficace et changer les mentalités, c'est dès le collège et le lycée qu'une action de sensibilisation doit être menée. L'idéal serait de donner des cours d'ouverture à l'entreprise et à l'entrepreneuriat. Ces cours donneraient aux élèves les clés pour comprendre le monde de l'entreprise au lieu de le subir.

Au total, le but serait aussi de donner le bagage culturel nécessaire pour oser entreprendre : en effet, en France, comme aussi, mais sans doute dans une moindre mesure dans les autres pays, deux-tiers des créateurs d'entreprises seraient des personnes apparentées à un chef d'entreprise ou à un indépendant. Les personnes en cause ont hérité du bagage culturel (éducation, vertu de l'exemple, etc.) nécessaire pour oser entreprendre ; les autres ne l'ont pas acquis au cours de leurs études.

Cet aspect très important de la question a déjà été pris en compte par certains responsables de l'enseignement secondaire, au niveau du de l'éducation nationale comme à celui de quelques rectorats. Citons en particulier le programme des « entreprises cadettes ». Mais beaucoup reste à faire et ce problème pourrait faire l'objet d'une mission particulière, d'autant que la notion d'entrepreneur individuel est loin d'être marginale.

En effet, on estime que sur un peu plus de 20 millions de personnes actives en France, déjà environ un cinquième relève plus ou moins de la logique de l'entrepreneur individuel : agriculteurs, commerçants, artisans, professions libérales. Parmi ces personnes nombreuses sont celles qui ne dépasseront pas le stade des études secondaires et qui tireraient néanmoins certainement le plus grand bénéfice de l'acquisition de connaissances dans le domaine de l'entrepreneuriat, dès l'enseignement secondaire.

En outre, avec la tendance à la « réartisanalisation » de l'économie, le nombre de ces petits entrepreneurs, parfois individuels, pourrait augmenter significativement jusqu'à atteindre un quart de la population active, soit un million de personnes supplémentaires.

2.3.2. Première approche : donner une formation de base à tous les élèves-ingénieurs dans un enseignement de tronc commun

Au-delà de ce qui pourra un jour être fait pendant la scolarité secondaire et, le cas échéant, au niveau des classes préparatoires, il convient que sans attendre se généralise dans toutes les écoles d'ingénieurs une sensibilisation à la création d'activité (et d'entreprise) et à la diffusion de l'innovation.

Il s'agit d'abord de créer une rupture qui mette les futurs ingénieurs dans une atmosphère totalement différente de celle des classes préparatoires en leur donnant une vue connaissance de l'entreprise et singulièrement de la petite entreprise.

Cette formation - sensibilisation devra démarrer dès l'entrée à l'école. Elle est basée sur l'idée, déjà exprimée, que tout ingénieur pourra être appelé à créer une activité au cours de sa carrière et par ailleurs qu'il importe de susciter dès que possible un intérêt qui pourra s'amplifier par la suite dans les choix personnels (options) faits à l'école.

Cette formation - sensibilisation se base en proportions variables sur des projets et sur des cours spécialisés qui s'inscrivent dans un projet global : cours d'entrepreneuriat, mais également apprentissage de toutes les techniques utiles en la matière (financement des créations, droit commercial, droit du travail, droit des entreprises, propriété industrielle, politique de l'innovation, etc.).

Ce type de formation est rendu possible par les progrès considérables accomplis depuis quelques années dans ce qui est maintenant devenu une discipline à part entière. Le chapitre 4 décrit, tout au moins dans leur principe, les méthodes et les outils de cette formation entrepreneuriale.

Mais cette formation devra également être complétée - et ce point nous paraît particulièrement essentiel - par des témoignages de chefs d'entreprises ou de créateurs d'activité qui pourront expliquer aux élèves que « c'est possible », que c'est valorisant (intellectuellement et financièrement) et démystifier le recul naturel des ingénieurs français face à l'idée entrepreneuriale.

Il importe également d'inculquer à tous les élèves-ingénieurs des notions en politique d'innovation : car s'il est important de pouvoir innover, il est non moins important, si on n'est pas soi-même innovateur (ce qui sera souvent le cas), de ne pas avoir une attitude dans son comportement managérial qui tuerait ou du moins inhiberait l'innovation. Si tous nos ingénieurs ne deviennent pas des créateurs d'activités, on peut au mois attendre d'eux qu'ils aient un profond respect pour ceux qui innovent sous toute forme possible (et donc qu'ils les soutiennent)

Cet enseignement de la politique de l'innovation sera particulièrement importante pour les futurs ingénieurs (et plus généralement cadres) qui sans être eux-mêmes innovateurs, auront à gérer des politiques d'innovation (par exemple ingénieurs dans l'administration ou à la tête de (grandes) entreprises).

2.3.3. Deuxième approche : les filières optionnelles

Une deuxième approche, comme nous le verrons plus en détail au chapitre 4, consiste à s'adresser à ceux des élèves qui se sentent le plus motivés en leur proposant une option « création d'entreprise » ; celle-ci est généralement organisée sur le principe de la formation-action où les élèves sont mis en situation de réaliser (en général par petits groupes pour apprendre le travail en équipe) un projet de création entrepreneuriale ; c'est une formule assez lourde à gérer mais très efficace à la fois pour changer la mentalité de l'élève-ingénieur et pour le prépare à se lancer, tôt ou tard dans une création d'activité.

2.3.4. Troisième approche : mastères, MBA et autres formations analogues

Une troisième approche consiste en une période de spécialisation soit juste après leur scolarité, soit après deux ou trois ans d'expérience professionnelle. En général pendant un an, les élèves s'initient à l'entrepreneuriat par un mécanisme de formation-action (relativement peu de cours théoriques, mais de nombreuses missions pratiques sur différents sujets où, à chaque fois, l'élève est mis en situation).

Le prototype de ce type de formation est celle dispensée depuis une vingtaine d'années par HEC-Entrepreneurs, à une quarantaine d'étudiants par an (dont la moitié ne sont pas des anciens élèves d'HEC et proviennent de différentes écoles d'ingénieurs).

Ce cycle de formation est généralement sanctionné par un diplôme spécial (mastère en entrepreneuriat).

2.3.5. La formation continue

Paradoxalement, la formation d'adultes semble poser sur le principe moins de problèmes et s'organiser plus naturellement, même si l'offre reste encore insuffisante.

Deux raisons nous paraissent pouvoir expliquer ce phénomène : d'abord, les adultes qui souhaitent suivre ce type de formation sont déjà motivés et ont en général l'intention de créer leur propre activité. Ils recherchent donc, dans ces formations, plus l'apprentissage à la carte de certaines techniques dont ils auront besoin, qu'une sensibilisation ou un éveil à l'esprit d'entreprendre. Ensuite, ces personnes ont généralement déjà une expérience de l'entreprise et les cours qui peuvent leur être dispensés auront toujours à leurs yeux plus de relief puisqu'ils pourront toujours les replacer dans un contexte qu'ils auront déjà vécu.

Il n'en reste pas moins que cette formation continue est surtout le fait des écoles supérieures de gestion et que les écoles d'ingénieurs n'ont pratiquement pas encore inscrit véritablement de programmes de formation dans ce domaine, même si la création d'activités ou d'entreprises technologiques pose des problèmes particuliers (faisabilité technique, conduite de projets, capitaux mis en jeu...)

2.3.6. Coopération entre écoles d'ingénieurs et écoles de management

Au-delà, des différents éléments que nous venons d'évoquer, il apparaît qu'il serait très souhaitable de faire coopérer étroitement sur le thème de la formation entrepreneuriale, les écoles d'ingénieurs et les écoles de management, voire les universités les plus tournées vers l'économie d'entreprise.

C'est déjà le cas aux Etats-Unis où de nombreuses collaborations existent entre les deux types d'écoles, par exemple au niveau des concours de business plan (cas du MIT). Ceci est évidemment facilité par le fait qu'il s'agit en général de deux départements de la même université[52].

Malheureusement, nous n'avons rencontré en France au cours de cette mission que peu d'exemples de telles coopération (mis à part le cas de celles mises en œuvre par M. Jean-Luc HAVET de l'Ecole supérieure des sciences commerciales d'Angers). A l'inverse, nous avons rencontré des cas où cette coopération existait il y a quelques années mais a été abandonnée depuis.

Il conviendrait donc de réexaminer pourquoi ce type de coopérations dont nous redisons qu'elles sont particulièrement utiles et souhaitables, ont été abandonnées. Peut-être doit-on considérer que ces accords de partenariat, établis dans un certain contexte, peuvent difficilement se poursuivre au-delà d'une dizaine d'années en raison de l'évolution très rapide du contexte.

Compte tenu du temps dont nous avons disposé pour réaliser cette mission, il ne nous a pas été possible d'examiner plus avant cette importante question, mais elle mérite certainement un rapport spécifique.

Quoi qu'il en soit, s'il nous paraît nécessaire de développer la formation entrepreneuriale dans les écoles d'ingénieurs, il nous semble non moins indispensable de la développer et de la systématiser dans les écoles de management, l'idéal étant de les développer conjointement dans ces deux types d'écoles par l'instauration de partenariats appropriés.

3.   L'ETAT DES LIEUX

La formation entrepreneuriale est devenue un champ disciplinaire autonome. Le phénomène est récent, il n'est pas vraiment généralisé, il est peu connu et pas toujours accepté. Mais c'est une réalité dont il faut tenir compte dans toute politique à développer dans ce domaine.

3.1. La formation entrepreneuriale aux Etats-Unis

Historiquement, cette discipline est née aux Etats-Unis dans les années soixante. Ce fut d'abord l'affaire de quelques pionniers dont les premiers essais furent accueillis avec un certain scepticisme. C'était l'époque où les grandes entreprises multinationales tiraient l'ensemble de l'économie et monopolisaient l'innovation. L'entrepreneur, les petites entreprises et la création d'entreprises étaient considérés comme dépassées et appartenant à une autre époque. D'où de fortes réticences à accueillir un enseignement qui n'avait encore ni son outillage conceptuel, ni son champ de recherche, ni son autonomie au sein de la formation des managers et des ingénieurs.

Malgré tout on comptait déjà une centaine de ces enseignements en 1975. Mais c'est au début des années quatre-vingt que la tendance a vraiment changé : 250 enseignements en 1985, 370 en 1992. D'abord, il devenait évident, aux yeux des américains, qu'un changement radical était en train de se produire dans l'organisation du tissu économique (cf. supra au § 1.2.) et que la croissance allait maintenant s'organiser autour de nouvelles entreprises ; on allait donc avoir maintenant besoin de nombreux entrepreneurs.

De plus l'expérience montrait que la création de ces nouvelles entreprises était devenue beaucoup plus complexe que naguère : notamment à cause de la globalisation de l'économie, de l'accélération du changement technique, mais aussi parce qu'une forte interaction avec d'autres entreprises, d'autres acteurs financiers et universitaires étaient à la fois facilitée et imposée par les technologies de l'information.

Il fallait donc maintenant former les futurs entrepreneurs et ceci massivement ; on allait heureusement pouvoir tirer profit de l'expérience accumulée depuis vingt ans par les pionniers de la formation à l'entrepreneuriat.

Deux nombres caractérisent le développement (on peut dire l'explosion) de la formation entrepreneuriale ; bien sûr le nombre d'écoles où elle est offerte : 370 en 1992 (dont 30 écoles d'ingénieurs) ; mais aussi le nombre de chaires spécialisées : 160 en 1997 contre une vingtaine en 1994. Ce dernier chiffre signifie que cette formation est maintenant acceptée par la communauté universitaire comme une discipline autonome.

Au plan international, elle en possède d'ailleurs les caractéristiques, au sens de l'enseignement supérieur :

- forte activité de recherche : des dizaines d'articles et de thèses chaque année. Cette recherche se développe selon trois axes. Le premier concerne les liens entre la société et l'entrepreneuriat ; le deuxième concerne les processus de développement des projets entrepreneuriaux ; et le troisième s'intéresse aux différentes démarches et stratégies entrepreneuriales des entrepreneurs.

- une communauté internationale active (colloques, échanges d'enseignants, etc.)

Citons comme hauts lieux de cet enseignement : l'UCLA et Stanford en Californie; Harvard, BabsonCollege et la Sloan Business School du MIT dans le Massachusetts. La très grande majorité des formations a lieu dans les Business schools ; mais celles-ci voisinent au sein de la même Université avec des Collèges (Ecoles) d'ingénierie, permettant aux élèves-ingénieurs de participer à ces enseignements[53].

3.2. La formation entrepreneuriale en Europe et en France

Il n'est pas étonnant que la formation entrepreneuriale se soit d'abord développée aux Etats-Unis, connus par les économistes et les sociologues comme le pays où fleurissent l'esprit d'entreprise, la prise d'initiatives et l'acceptation du risque. L'important est que cet exemple soit maintenant suivi en Europe et, ce qui nous intéresse au premier chef, en France.

A vrai dire c'est au Royaume Uni que la formation entrepreneuriale a d'abord pris pied. Elle est maintenant à peu près au niveau américain, tant en densité qu'en qualité. L'association professionnelle correspondante regroupe maintenant plus de 300 spécialistes.

Chez nous aussi, l'enseignement de l'entrepreneuriat apparaît progressivement comme une réponse adaptée à une situation nouvelle résultant d'une série de mutations qui affectent l'ensemble de la planète. La formation entrepreneuriale s'installe rapidement comme le montre une enquête récente[54] : Alors qu'on ne comptait il y a 3 ans qu'une quinzaine d'enseignements spécialisés, on en recense actuellement 155 (auxquels il faut ajouter environ 75 projets) : ils ont lieu dans 65 écoles de gestion, 47 écoles d'ingénieurs et 43 départements universitaires La suite de l'enquête, dont les résultats définitifs devraient être connus à la fin de 99, donnera tous les détails sur la nature et l'organisation de ces enseignements. Signalons aussi que le nombre de membres de l'Académie de l'entrepreneuriat est passé en un an (depuis sa fondation) de 70 à 100.

Les responsables des écoles et des universités expliquent cette très rapide croissance par la pression qu'exerce l'environnement économique (associations d'anciens élèves, conseils de perfectionnement ou d'administration, collectivités locales...)

Sans vouloir être exhaustif citons :

- dans les Universités :

onze DESS sont centrés sur la gestion des PME, et trois traitent principalement de la création d'entreprises.

- dans les écoles de management :

la plupart d'entre elles offrent déjà des actions de sensibilisation à la création d'entreprises, par le biais de modules de cours ou autres actions légères. Plus rares restent celles qui offrent des formations générales très complètes à l'entrepreneuriat, et qui ont mis en place un dispositif de soutien aux étudiants porteurs d'un projet de création. Parmi les écoles qui offrent une formation complète citons : le CERAM (Nice), l'ESC Grenoble, l'ESC Le Havre et l'Ecole des Cadres (toutes deux en pleine transformation), l'ESC Lille, l'Edhec, l'ESC Paris, etc.

Ce sont cependant HEC (à cause de HEC-Entrepreneurs et de " Challenge plus ", par ailleurs assez déconnectés du reste de l'Ecole), l'INSEAD et l'Ecole de Management de Lyon (EML) qui tiennent une position dominante. Nous aurons l'occasion de décrire avec plus de détail certaines de leurs activités.

- dans les écoles d'ingénieurs :

là aussi on trouve des pionniers (Ecole des Mines d'Alès, Ecole centrale de Lyon). Cependant la plupart des actions actuelles se décrivent plutôt comme des expérimentations[55] : citons notamment les actions de l'Ecole des Mines de Douai, de l'Ecole des Mines de Paris, de Télécom Bretagne, de l'INSA de Lyon, ainsi que de Télécom Paris et de l'INT.

Comme il est assez naturel, les écoles d'ingénieurs consulaires ont rapidement réagi à cette nouvelle tendance (notamment à l'ESIM et dans les deux écoles de l'Ile de France).

Il y a donc prise de conscience, expérimentation, mais pas encore de formalisation de la formation en entrepreneuriat. Et les liens nécessaires entre les écoles d'ingénieurs et les écoles de management restent faibles.

En bref, la formation entrepreneuriale est devenue une discipline à part entière, caractérisée par une bonne activité de recherche et une certaine formalisation dans les enseignements. La France, comme les autres pays européens, rattrape son retard et la plupart des spécialistes se sont regroupés dans l'Académie de l'Entrepreneuriat (voir annexe 14). Les conditions sont donc remplies pour un développement de la formation entrepreneuriale comparable à celui des Etats-Unis. Mais ceci va demander un gros effort de formation d'enseignants et la participation active des directeurs d'écoles.

4. PRINCIPES ET PRATIQUES DE LA FORMATION ENTREPRENEURIALE

4.1. L'état de l'art dans le champ disciplinaire entrepreneurial

Avant d'examiner les diverses actions qui sont actuellement expérimentées en France, nous allons tenter de résumer les caractéristiques de la formation entrepreneuriale telle qu'elle se définit aux Etats-Unis et plus généralement dans la « communauté scientifique » qui porte cette nouvelle discipline.

a. Tout d'abord cet enseignement doit intégrer deux approches :

- des cours qui délivrent un savoir spécifique ;

- une expérience (mise en situation), acquise dans le cadre d'un projet qui débouche sur un business plan.

b. D'autre part cet enseignement, sous peine d'être par trop académique, doit refléter ce qu'est la caractéristique essentielle de l'acte de création, à savoir une forte implication du créateur dans son œuvre (en l'occurrence l'entreprise ou le produit innovant). Il faut donc faire percevoir celle-ci, dès la phase de sensibilisation, par l'intensité des témoignages et des visites de start-ups ; plus tard les projets devront être agencés de telle sorte que l'étudiant s'y sente responsabilisé et en fasse vraiment son affaire.

c. On assiste à une formalisation rapide de l'enseignement de l'entrepreneuriat. De l'approche pragmatique consistant à encadrer des projets de création s'est progressivement dégagé un corps de doctrine : contenu des cours, méthodes, outils, matériel pédagogique, axes de recherche se précisent et se consolident au cours des années. Une véritable communauté scientifique s'est établie autour d'associations telles que l'ISBC (International Small Business Council), l'USASBE (United States Association for Small Business and Entrepreneurs), ou l'Académie de l'entrepreneuriat en France.

d. La création d'activité relève d'une culture très différente de celle dans laquelle baigne l'enseignement classique. Ceci implique une rupture pédagogique qui ne peut que susciter au départ de fortes réticences dans le corps enseignant. La mise en place d'une formation entrepreneuriale significative ne peut donc se faire :

- sans une forte volonté de la direction de l'école

- sans un noyau d'enseignants permanents spécialisés, c'est-à-dire qui ont fait de l'entrepreneuriat leur champ disciplinaire et sont embauchés pour le pratiquer à temps plein.

- sans la participation active de nombreux praticiens et chefs d'entreprises.

e. L'impact de l'enseignement sera plus profond s'il s'étale sur toute la scolarité. Toute la promotion doit y être exposée en première année. Mais cet enseignement doit être poursuivi, à titre d'option, dans les années de fin d'études et, si possible, dans des mastères.

Un véritable enseignement de l'entrepreneuriat doit être diversifié et offrir des cours, séminaires et encadrements de projets à tous les stades de scolarité (voir plus haut au § 3.4.). Selon une classification proposée par l'Ecole de Management de Lyon, cet enseignement se déploie selon trois dimensions :

- la dimension « conceptuelle » : pourquoi entreprendre ? Des témoignages, visites, études de cas présentent les différents aspects de la création d'activité. Le mot clé est « exemplarité ». Un des buts est évidemment de donner du goût pour la création d'activité, de démystifier un acte dont on prouve qu'il est à la fois banal et passionnant.

- la dimension « instrumentale » : comment fait-on pour entreprendre ? L'étudiant (aux divers niveaux qui sont décrits plus haut) reçoit un enseignement à la fois théorique et pratique sur les techniques, le savoir-faire du créateur d'activité. Le mot clé est « enseignement ».

- La dimension « expérimentale » : et si on le faisait ! A travers des projets approfondis et des expériences de terrain, les étudiants qui le désirent effectuent leur « apprentissage ». Celui-ci s'adresse normalement à ceux, quel que soit leur âge, qui désirent créer une activité soit immédiatement, soit à court terme.

4.2. Les acteurs de la formation

Avant tout, ce seront les spécialistes de la formation entrepreneuriale (dont nous venons de parler en 4.1. - c.) qui doivent en être les organisateurs et les principaux acteurs. Ces spécialistes, s'ils ont la pratique de la création d'entreprises innovantes peuvent provenir avec profit d'écoles de gestion ou de l'université, dans le cadre de partenariats montés à cet effet.

Mais leur tâche serait trop lourde (et leur enseignement peut-être trop académique) s'il n'étaient pas aidés par d'autres acteurs :

- Des professionnels (praticiens) : experts-comptables, spécialistes de propriété intellectuelle, capitaux risqueurs, etc., doivent participer aux cours. Ceci se place d'ailleurs tout à fait dans la tradition des écoles ingénieurs et permettrait aux élèves de se créer un premier réseau professionnel utile et utilisable.

- Des créateurs d'entreprises devront apporter leur témoignage.

- Des chefs d'entreprises (de préférence de jeunes entreprises) devront être mobilisés pour encadrer les projets de création (surtout s'ils sont impliqués dans le choix de leur sujet). Ce « parrainage » ne semble pas trop difficile à obtenir, surtout parmi les anciens de l'école.

Mentionnons aussi l'importance des « architectes de business plan » qui forment l'ossature des incubateurs décrits au § 5.1.

4.3. Les méthodes

Trente ans d'expérience aux Etats-Unis, une quinzaine en France, ont permis de roder une pédagogie dont les méthodes, nous l'avons dit, portent :

- d'une part sur le développement de certains comportements (le « savoir être ») dans le cadre du projet ;

- d'autre part sur l'acquisition de savoir et de savoir-faire (voir plus bas).

Ceci ne signifie pas que ces enseignements se soient complètement standardisés. Il est intéressant de constater que d'une école à l'autre, selon le pays ou même la région, la nature et l'orientation de ces l'enseignement pourra différer, sans pour autant que les principes de base aient changé.

C'est que l'entrepreneuriat a une composante culturelle très forte et que le message, les connaissances à faire passer devront tenir compte tant de l'origine des étudiants que de l'environnement dans lequel va s'opérer la création d'entreprise. Ajoutons y que plusieurs de ces enseignements (témoignages, tutorats..) sont donnés par des entrepreneurs locaux ou fortement lié au contexte de l'école ; ce qu'ils vont transférer comme expérience va considérablement varier de « Silicon valley » à l'Alsace, ou du textile à l'informatique. Ceci mériterait d'ailleurs une étude approfondie, dont les résultats seraient intéressants à bien des égards.

4.3.1. Les projets de création

Il s'agit, répétons le, de projets de création d'activité qui débouchent nécessairement sur un business plan. Il en existe plusieurs variantes correspondant à divers niveaux et à diverses intensités de la formation entrepreneuriale :

- sous sa forme la plus légère, rarement utilisée, il s'agit d'un projet collectif (pour l'ensemble des étudiants du cours) choisi par l'enseignant comme un fil conducteur de son enseignement. Il s'agit plutôt en fait d'une étude de cas dont le suivi de séance à séance, permet d'intégrer des connaissances (souvent apportées par des professeurs extérieurs à l'école). Bien mené, un tel projet collectif[56] permet une « mise en situation » qui concrétise les matières enseignées et permet d'identifier les comportements de l'entrepreneur.

- sous une forme beaucoup plus ambitieuse, l'ensemble de la promotion (ou en tout cas une forte majorité) est répartie en une cinquantaine de projets de création dont chacun est mené par une équipe de 2 à 5 élèves. Chaque enseignant suit environ 5 projets. Chacun de ces projets converge au bout de 5 à 6 mois vers un business plan.

- sous une forme optionnelle, seront lancés quelques projet de création d'entreprises qui peuvent être étalés sur deux années et déboucher sur une véritable création.

Une des options pédagogiques la plus débattue est le mode de choix du projet de création.

Dans les écoles de management la tendance consiste à confier à chaque équipe-projet la tâche d'imaginer elle-même le sujet du projet de création. On peut en effet penser que son implication sera alors plus forte et c'est, rappelons-le, une des clés de la réussite de la formation entrepreneuriale.

Mais il est naturel que le projet n'ait alors qu'un faible fondement technologique. Et pourtant il y a de bonnes raisons pour estimer que le projet d'un d'ingénieur-entrepreneur doive utiliser les compétences technologiques qui font sa spécificité : il faut alors presque nécessairement faire appel aux enseignants (eux-mêmes s'adressant à leur environnement de chefs d'entreprises) pour définir de bons sujets[57].

Quelle que soit la formule utilisée, la formation par projet de création perdrait toutefois une grande partie de son intérêt si elle n'était pas accompagnée des cours spécialisés que nous allons maintenant décrire.

4.3.2. Les cours spécialisés

Ils reposent sur un matériel pédagogique classique : ouvrages, CD-ROMs. La plupart ont été réalisés aux Etats-Unis (où on en dénombre plus d'une centaine) mais la France rattrape rapidement son retard sous l'impulsion de l'Académie de l'Entrepreneuriat. Ils sont en général organisés en modules correspondant à différents niveaux et différents objectifs.

Le contenu de ces enseignements est détaillé en annexes 4 et 5, mais nous pouvons déjà en donner un premier aperçu :

- certains de ces cours développent les bases classiques du management mais sous la forme bien particulière qu'implique une création d'activité : c'est ainsi que l'étude de marché d'un produit radicalement nouveau se fera selon des techniques fort différentes de celles utilisées dans le marketing traditionnel ; que les techniques financières seront centrées sur le capital-risque ; que les aspects juridiques approfondiront plutôt les statuts de sociétés et la propriété intellectuelle.

- d'autres tenteront de développer des « savoir-faire entrepreneur », tels que :

- la capacité à identifier et sélectionner des opportunités ;

- le développement de stratégies entrepreneuriales, notamment pour les phases de croissance rapide ;

- les techniques de maîtrise du risque et de prise de décision dans un environnement complexe et agressif ;

- la capacité à composer et à recruter une équipe ;

- la capacité à détecter les talents ;

- la capacité à diriger une équipe et à gérer un projet.

Ces enseignements, rappelons-le, sont fortement corrélés à un projet convergeant vers un business plan, qui leur sert de fil conducteur et leur confère une dynamique susceptible d'impliquer fortement les étudiants. Mais ce n'est pas partout qu'il sera possible (ou même souhaité) d'organiser une « unité de valeur projet » qui soit suivie par la majorité ou même, obligatoirement, par la totalité de la promotion.

Il importera alors, dans la mesure où il ne serait plus admis qu'un futur ingénieur ne soit pas tant soit peu initié à la création d'activité, que soient mis au point des modules de formation qui gardent leur pouvoir d'éveil, même en l'absence de participation à un projet de création. Ceci nous semble être le cas pour certains modules récemment mis au point tant en France qu'aux Etats-Unis (pour la France signalons par exemple les modules mis au point et diffusés par Promotech (cf. § 4.4.3. et 4.7.3.) ).

4.4.