ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement
Colloque DSIN
" Vers un nouveau contrôle de la sûreté nucléaire "
CNIT, vendredi 27 novembre 1998
Indépendance et transparence de la sûreté nucléaire
Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
La réalité des enjeux
À la lecture des documents officiels qui traitent du nucléaire,
on est toujours frappé
par l’affirmation que l'obstacle majeur au développement de l'utilisation
de cette énergie est le défaut "d'acceptation du public".
Ainsi les acteurs de l'industrie nucléaire sont-ils exhortés
en priorité, non pas à résoudre les problèmes
réels que pose aujourd'hui cette utilisation suivant les techniques
développées sans changements majeurs à partir des
programmes militaires, mais à porter leurs efforts vers "cette acceptation".
Je suis heureuse de constater que vous êtes nombreux aujourd'hui
pour témoigner du sérieux du problème de la sûreté
nucléaire.
Oui, l'utilisation de l'énergie nucléaire présente
des risques, et la sûreté nucléaire est un enjeu majeur
sur lequel travaillent des milliers de personnes, dans toutes les étapes
de l'activité industrielle : recherche, conception, construction,
exploitation et maintenance, suivi et expertise, réglementation
et contrôle.
Je n'aborderai pas toute la complexité et toutes les ramifications
de la sûreté nucléaire dans ses aspects techniques
et économiques.
Je voudrais simplement souligner qu'il ne faut pas faire preuve d'angélisme
dans ce domaine : il y a toujours comparaison, compétition, entre
le degré de sûreté d'une installation et son coût.
Plus généralement, il y a toujours, dans les choix politiques,
un arbitrage entre l'avantage d'une filière énergétique
et ses inconvénients.
Ainsi, me semble t'il, faut-il poser la question de la durée
de vie des centrales, qui se pose, à la fois en termes techniques
et politiques, car il faudra bien prendre des décisions sur le remplacement
du parc actuel. Votre expertise, mais aussi votre capacité à
définir et à mettre en œuvre une approche rigoureuse en matière
de sûreté , sera essentielle.
Cette approche publicitaire et de fait méprisante du citoyen
doit être rejetée et je suis heureuse de constater, que vous
êtes ici nombreux aujourd'hui pour témoigner du sérieux
du problème qui est posé à tous de la question de
la sûreté nucléaire.
Ainsi se pose également la question de l'impact. Dans l'industrie,
le contrôle et l'expertise étaient auparavant focalisés
sur la prévention des grands accidents. Le nucléaire se trouve
dans la même configuration, avec un temps de retard sur le reste
de l'industrie.
Le nucléaire ne doit pas non plus être isolé du
reste de l'industrie. Il serait donc utile de multiplier des passerelles
entre les expertises et le contrôle chargé du nucléaire
et des autres risques : rassemblement de données, surveillance de
l'environnement, mais aussi méthodes d'inspection, sont autant de
thèmes de travail en commun, d'autant plus aisés à
mettre en œuvre que les DRIRE assurent ce double rôle.
Il m'est particulièrement agréable de prendre la parole
en ouverture de ce colloque car j'attends beaucoup de vos discussions et
de vos travaux. Je vais donc me permettre de vous présenter l'état
de ma réflexion sur les questions de sûreté nucléaire,
ainsi que les questions que je me pose, et que je vous pose afin que vous
puissiez apporter votre contribution à l'élaboration de la
politique gouvernementale dans ce domaine.
Pour aboutir à un " nouveau contrôle de la sûreté
nucléaire " -je dirais plutôt un " meilleur contrôle
" car la nouveauté n’est pas une valeur en soi - les questions que
nous nous posons recouvrent deux domaines :
C’est sur ces deux thèmes que le gouvernement doit préparer,
selon les instructions du Premier Ministre, un projet de loi concernant
"Les modalités de contrôle et de
transparence en matière nucléaire ".
Avant d'aborder chacun de ces points, je tiens à affirmer que
la sûreté nucléaire repose en premier chef sur la compétence,
l’expérience., l'honnêteté intellectuelle et l'ouverture
d'esprit de ceux qui sont responsables de la marche et de l'exploitation
des installations nucléaires. Ils sont au premier rang des risques,
ils sont aussi au premier rang de leur prévention.
Je tiens à souligner l'importance des contributions des associations,
experts, organismes, administrations et concernés. Je citerai bien
sûr les travaux de l'office parlementaire d'évaluation des
choix scientifiques et technologiques, ainsi que le rapport présenté
au gouvernement par le Député Jean Yves Le Déaut :
qu'il soit ici remercié pour la qualité de ses travaux.
L'organisation de la sûreté nucléaire
La responsabilité du contrôle de la sûreté
nucléaire est aujourd'hui du domaine de l'exécutif : au sein
du gouvernement, cette responsabilité est partagée entre
le ministère chargé de l'industrie et le ministère
charge de l'environnement, donc actuellement entre M. Christian Pierret
et moi-même.
J’ai la conviction profonde que cette responsabilité doit rester
du domaine du gouvernement et de l'administration qui en dépend
et à qui un certain nombre de pouvoirs sont délégués.
La première raison est politique : sur une telle question, nos
concitoyens n'admettraient pas que le gouvernement se décharge de
cette responsabilité. Si un
accident majeur se produisait, vers qui, sinon le gouvernement,
la population se tournerait-elle ?
Dans les derniers mois, des dysfonctionnements, des contaminations anormales
et des accidents techniques ont nécessité des décisions
qui dépassaient le contrôle habituel des installations nucléaires
: dans chaque cas le gouvernement a pris ses responsabilités. Ces
décisions ont été précédées de
débats, ce qui est normal et essentiel.
La difficulté ne me paraît
donc pas venir de là, et l'amélioration ne consisterait pas
à " éloigner le contrôle de
la sûreté nucléaire du politique ". La difficulté
vient, à mon avis, du manque de clarté dans les responsabilités
et de l’insuffisance d’indépendance de certains acteurs du système
de sûreté nucléaire.
Par rapport aux autres
pays qui ont choisi d'utiliser l'énergie nucléaire - la France
occupe une position très particulière
qui pourrait s'exprimer par " la double exception française ".
La première exception est l’importance de la part de l'énergie
nucléaire dans la production d'électricité , près
de 80 % contre 35 % en Allemagne,
35 % au Japon, 29 % au Royaume-Uni,
20% aux Etats-Unis, 14 % au Canada, et 0 % en Italie.
La deuxième exception est que les grands organismes et entreprises
du secteur – Commissariat à l'Energie Atomique, Electricité
de France, Cogema, Framatome, pour citer les plus importants – dépendent
directement du budget de l'Etat ou ont celui-ci comme actionnaire unique
ou principal. L'Etat est donc totalement impliqué dans les évolutions
et les politiques d'entreprise de ce secteur.
La première exception explique l'ampleur des enjeux économiques
de la politique nucléaire. La deuxième exception explique
certaines difficultés que nous rencontrons dans le contrôle
de la sûreté des installations nucléaires.
Soyons clairs : pour moi, l'indépendance du contrôle de
la sûreté nucléaire n’est pas
un slogan pour acquérir " l'acceptation du public " mais une question
de fond qui doit se traiter en ternies d'organisation et de définition
des responsabilités.
L'indépendance vis-à-vis des organismes et des entreprises
du nucléaire est la première exigence. Dans le domaine du
contrôle, elle a été acquise il y a vingt cinq ans
avec la création du Service central de la sûreté des
installations nucléaires (SCSIN) devenu depuis la Direction de la
sûreté des installations nucléaires (DSIN). Ce colloque
a été organisé aujourd'hui pour fêter l'anniversaire
d'une étape fondamentale dans l'évolution du système
de la sûreté nucléaire en France.
Je tiens à saluer ici ceux qui ont assumé depuis la lourde
responsabilité de ce Service, puis de
cette Direction : leur tâche, n'a pas été
facile et je pense qu'ils l’ont accomplie avec la plus grande conscience
et la plus grande compétence. De même que les inspecteurs
qui sont sur le terrain.
Dans le domaine de la recherche et de l'expertise, cette indépendance
doit se traduire., comme cela a été unanimement recommandé,
par la séparation claire et nette du Commissariat à l'Energie
Atomique et l'institut de protection et de sûreté nucléaire,
l'IPSN. Ici encore une première étape a été
franchie en 1990, en donnant à cet institut une identité
propre et une autonomie certaine.
Cette évolution doit être confirmée en faisant de
l'IPSN un organisme public doté de l'autonomie administrative et
financière, la formule de l’Etablissement public industriel et commercial
me paraît la plus appropriée. Mais il faut aller plus loin
Trois conditions sont essentielles pour que réussisse cette évolution
:
Nous devons poser la question de la place respective de la responsabilité
d'actionnaire de référence des organismes ou entreprises
du nucléaire, et de la responsabilité du contrôle de
leurs installations ?
Ne serait-il pas conforme à la clarté des responsabilités
au sein du gouvernement que le ou la ministre chargé de la prévention
des risques se voit confier la pleine et entière responsabilité
du risque nucléaire, selon la même architecture politique
et administrative que pour les autres risques industriels, technologiques
et naturels majeurs ?
Cette architecture existe, elle fonctionne, elle articule les actions
des administrations centrales et des services déconcentrés
de l'Etat. L'appliquer permettrait de faire entrer, en maintenant les décisions
au niveau national, les installations nucléaires de base dans la
législation des installations classées pour la protection
de l'environnement, dont les modalités de contrôle sont connues,
expérimentées par les DRIRE et efficaces, y compris dans
le domaine des sanctions. Pour ne citer qu'un exemple d'inadequation de
la réglementation actuelle : les fautes d'exploitant, même
les plus graves, ne peuvent donner lieu qu'à une amende de 10.000F.
Parallèlement, je considère que la radioprotection est
bien une responsabilité première du ministère. chargé
de la santé : je soutiendrai le renforcement des moyens de contrôle
et d'expertise, dans ce domaine qui est d'une grande complexité
et couvre des activités débordant largement les activités
de la production nucléaire.
Bien entendu, il y aura toujours des débats au sein du gouvernement,
en tout cas je l'espère, et des arbitrages. Je suis suffisamment
réaliste, pour savoir que la discussion est normale sur des décisions
relatives à la sûreté ou à la pollution au regard
des impératifs économiques.
Il me semble qu’une telle réforme serait pour reprendre une expression
chère à André-Claude LACOSTE
" évolutionnaire " plutôt que " révolutionnaire ".
Outre le mérite de la clarté, présenterait l'avantage
incontestable de ne pas détruire un système qui, jusqu'ici,
a montré qu’il pouvait fonctionner : il s'agit bien d'améliorer,
pour le bénéfice de la sûreté.
Je craindrais pour ma part que la recherche d'une formule qui risquerait
de n'avoir que l'apparence de l'indépendance ne réponde pas
aux véritables questions posées et perturbe profondément
le système de sûreté nucléaire sans qu'on puisse
être certain que le nouveau système serait meilleur.
Je pense que tous les experts qui sont dans cette salle seront d'accord
avec moi sur le risque que présenterait une telle perturbation dans
un domaine aussi sensible que la sûreté nucléaire.
Un désordre, même de quelques mois pourrait avoir de graves
conséquences.
La transparence dans le domaine
nucléaire
Et la transparence ?
Qu'en-est-il, ou plutôt de quoi veut-on parler lorsqu'on utilise
ce mot ?
Ce mot recouvre trois besoins complémentaires :
Ne nous leurrons pas : toute information délivrée
par une source unique, surtout si elle est officielle, est par nature incomplète
et partiale. Tout ministère, y compris celui dont j'ai la responsabilité,
toute administration, tout organisme, a évidemment à cœur
de montrer que ce qu'il fait est bien fait.
Première leçon donc : admettre la pluralité de
l'information, l'encourager même, refuser la tentation de la censure
et de l'autocensure. Il faut introduire dans l'appareil d'Etat et dans
ses satellites un vent frais de liberté d'expression.
Mais l'essentiel n'est pas là : à mes yeux la question cruciale est le libre accès à l'information. Trop souvent, faute de mieux, les média rapportent ce que déclare tel responsable politique ou tel expert, avec une recherche constante de la " petite phrase " qui va faire mouche, ou la révélation d'un " document secret ".
Pour les journalistes comme pour les associations, l'essentiel est la
possibilité d'avoir un accès facile
et normal aux documents techniques, économiques et administratifs.
il y a certes des règles dans ce domaine, mais la consultation
aisée, commode des documents ne fait pas encore partie des droits
du citoyen et de ses élus. Elle n'est pas encore considérée
comme un élément normal de la vie démocratique de
ce pays.
Cette réticence à l'accès à l'information
est particulièrement vraie dans le domaine nucléaire, les
habitudes prises dans le nucléaire militaire se sont longtemps maintenues
et ont bien du mal à changer, Il y a des progrès notables,
mais on est loin du compte.
L'information est certainement une bonne chose en soi, mais elle risque
d'être stérile si elle n'alimente pas le second volet du triptyque
: le débat. De même qu'il n'y a pas de démarche scientifique
sans confrontation des idées, on peut affirmer qu'il n'y a pas de
politique et encore moins de démocratie sans débat.
Comme le montré de façon exemplaire le Commission nationale
du débat public, un débat n'est pas un affrontement entre
experts, devant une salle favorable ou hostile, sans lendemain.
Un débat a des règles, de la durée, des moyens.
La première condition de sa qualité est d'admettre et d'encourager
la pluralité de l'expertise et de l'expression. Peu d'associations
ont aujourd'hui la possibilité de s'exprimer sur le
nucléaire parce qu'elles n'ont pas le temps et les
moyens de travailler correctement sur les dossiers.
La pluralité de l'expertise, cela s'organise et cela s'encourage
: lorsque l'on a avec soi les moyens énormes d'un grand organisme
ou d'une grande entreprise, il est facile de traiter par le mépris
tel expert extérieur au système qui
conteste la thèse offIcielle mais ne peu évidemment
pas produire un rapport détaillé sur la question.
L'organisation du débat et la pluralité de l'expertise
nécessitent évidemment le pouvoir et les moyens de l'investigation
: accès à l'information bien sûr, mais aussi moyens
d'analyse et de confrontation,
Combien de fois ai-je exprimé le regret que, sur telle ou telle
question, le gouvernement - ou mon propre ministère - ne réunisse
pas deux groupes d'experts de compétence et expertise comparables,
qui seraient chargés d'étudier des options alternatives sur
un problème donné.
J'ai constaté qu'en général les organismes officiels
et les administrations présentent au pouvoir politique une seule
solution (qu'ils considèrent comme optimale et parée de toutes
les vertus). Dans la vie réelle et dans la vie politique, il y a
toujours plusieurs solutions : il appartient aux experts de les élaborer
et aux responsables politiques de choisir.
Comment évaluer la politique de sûreté ? Il y a
bien entendu des évaluations techniques de sûreté.
Il est d'ailleurs certain qu'avec l'aéronautique et l'espace, le
nucléaire est l'un des secteurs où l'évaluation technique
a été la plus poussée.
Mais où est le regard indépendant ? Quel est le lieu où
la situation actuelle, les évolutions, les forces et les faiblesses
sont soigneusement analysées et discutées ?
Qui, en dehors des acteurs du système nucléaire, apporte
au gouvernement une critique précise et constructive de la santé
et de la l'adaptabilité de ce système, et de sa capacité
a répondre aux multiples exigences de nos concitoyens comme au respect
de la planète et des générations futures.
Nous avons besoin de ce lieu, qui ne soit pas une pas une arène
de confrontations stériles mais une entité structurée.
démocratique, ouverte, à qui serait confiée la mission
essentielle, reconnue et appelée par tous, de répondre aux
besoins que j'ai cités tout à l'heure : l'information, le
débat, la pluralité de l'expertise, l'évaluation indépendante.
En 1973 a été créé le Conseil Supérieur
de la sûreté et de l'information nucléaire, le CSSIN
dont les missions. sont importantes. Je sais que son nouveau président,
Monsieur Philippe Lazare, désire lui donner une nouvelle impulsion.
Nous célébrons aussi aujourd'hui son vingt-cinquième
anniversaire.
C'est sur la transparence dans le domaine nucléaire que le gouvernement
peut avoir une démarche novatrice qui sans être révolutionnaire,
sera plus qu'évolutionnaire, car c'est bien dans ce domaine que
l'ensemble de notre système nucléaire n'est plus adapté
aux exigences d'une démocratie moderne..
J'ai donc l'intention de proposer au gouvernement la création
d'une Autorité administrative indépendante qui pourrait être
nommée " Commission Nationale pour la transparence dans le domaine
nucléaire " et serait chargée, outre les missions qui. sont
actuellement confiées au CSSIN de :
Il conviendra d'être vigilant sur la composition et les conditions
de nomination des membres de cette commission . Cette autorité indépendante
aurait des moyens propres, et ses rapports seraient. rendus publics. Elle
serait l'interlocuteur permanent du gouvernement, du Parlement, des média
et des associations.
Au niveau du Parlement, l'Office parlementaire d'évaluation des
choix scientifiques et technologiques serait le partenaire naturel de cette
commission nationale et son rôle serait renforcé par les apports
et les contributions de celle-ci.
Je pense que les propositions que je viens de vous exposer posent un
certain nombre de questions, et en tout cas demandent à être
discutées.
Je ne pouvais souhaiter un auditoire plus compétent et plus impliqué
pour les présenter pour la première rois : ce 25ème
anniversaire m'en a donné l'occasion et je tiens à en remercier
Monsieur André-Claude LACOSTE qui a conçu et organisé
ce colloque.
Je suis convaincue que vos discussions apporteront beaucoup d'éléments
et d'éclairages nouveaux et compétents sur, cet ensemble
de questions : je serai extrêmement attentive au compte rendu de
ce colloque et à toutes vos contributions.
Comme vous le savez, le débat est pour moi la condition sine qua non de la démocratie et le fondement de l'art de bien gouverner.